Des progrès rapides sous MM. Mori et Poutine

Mori Yoshirô, né en 1937 (la même année que MM. Hashimoto et Obuchi), a été élu pour la première fois à la Diète en 1969. Le PLD l’a nommé à deux reprises secrétaire en chef du cabinet et il a occupé des positions clés dans plusieurs gouvernements libéraux-démocrates, dont celles de ministre de l’Éducation, ministre du Commerce international et de l’Industrie et ministre des Transports. Il a succédé à M. Obuchi à la tête du gouvernement en avril 2000, quand celui-ci a succombé à une attaque. Les médias l’ont immédiatement pris pour cible, se plaignant du manque de transparence du processus de sélection qui l’avait amené au pouvoir, et son mandat, souvent controversé, n’a duré qu’un an.(*13) Il n’en reste pas moins que cette brève période qui a précédé l’avènement de l’ère Koizumi Junichirô a eu son importance du point de vue de la diplomatie eurasiatique — et plus spécifiquement des relations du Japon avec la Russie.(*14)

En Russie, un nouveau gouvernement avait jeté l’ancre au mois de mars précédent sous la houlette de Vladimir Poutine, un quadragénaire qui avait pris la barre et captivé l’imagination du public. Pendant sa première année au pouvoir, M. Poutine a axé en priorité sa politique étrangère sur les États-Unis, qui se préparaient à élire leur président, la France et l’Allemagne, qui se préoccupaient de plus en plus du comportement de la Russie en Tchétchénie, et la Chine, avec laquelle les relations bilatérales connaissaient depuis quelques années une notable détente. Au milieu de tout cela, il a trouvé le temps de manifester un intérêt croissant pour les relations avec le Japon.

L’équipe de travail russe affectée au Japon était à la hauteur de sa tâche. Au Japon, l’ambassade de Russie avait à sa tête Alexander Panov, le meilleur « spécialiste du Japon » dans les rangs du ministère des Affaires étrangères, qui disposait déjà d’un solide réseau de relations dans l’Archipel. À Moscou, le vice-ministre des Affaires étrangères Alexander Losyukov, connu pour sa flexibilité, était chargé de l’élaboration des politiques.

Le président Poutine et le premier ministre Mori au sommet nippo-russe d’Irkutsk, qui s’est tenu le 25 mars 2001. (Photo : Reuters/Aflo)

L’intérêt que M. Mori éprouvait pour la Russie lui venait de son père, qui s’était consacré au renforcement des liens avec ce pays quand il était maire de Neagari, dans la préfecture d’Ishikawa, et avait été jusqu’à demander qu’une partie de ses cendres soit enterrée en Sibérie, à proximité d’Irkutsk. En tant que premier ministre, M. Mori était plus que disposé à faire de la diplomatie russe la pièce maîtresse de la politique étrangère de son gouvernement.

Entre avril 2000 et mars 2001, MM. Mori et Poutine se sont rencontrés à cinq reprises pour des pourparlers au sommet. La progression des négociations a été particulièrement rapide au cours des sept mois qui ont suivi la visite d’État effectuée par M. Poutine au Japon en septembre 2000. Le processus a atteint son point culminant avec le sommet d’Irkutsk du 25 mars 2001, au cours duquel (1) les deux parties ont confirmé par écrit (pour la première fois) la légalité de la Déclaration commune nippo-soviétique de 1956 qui prône la restitution des îles Habomai et Shikotan au Japon, et de la Déclaration de Tokyo de 1993, qui appelle à la prompte négociation d’un traité passant par la résolution du conflit à propos des quatre îles en litige, (2) M. Poutine n’a pas rejeté la proposition de M. Mori concernant l’ouverture de pourparlers distincts et parallèles sur, d’une part les îles Habomai et Shikotan, et de l’autre les Îles Kunashiri et Etorofu et (3) les deux parties ont convenu de commencer les préparatifs en vue de ces pourparlers après le sommet et d’entamer les négociations dès la fin des préparatifs.

Suite et fin

La diplomatie eurasiatique a continué de jouer un rôle important et bien défini dans la politique étrangère japonaise jusqu’à l’inauguration du cabinet Koizumi en avril 2001.

Née alors que la montée en puissance de la Chine occupait les esprits, la diplomatie eurasiatique n’a jamais été conduite au détriment de l’alliance nippo-américaine. Il reste indéniablement qu’elle a cherché à tisser des liens économiques et à faire avancer concrètement la coopération avec la Chine, quelles que soient les tensions politiques. Dans le même temps, elle se préparait à opérer un bond en avant dans les relations avec la Russie, en vue notamment de la résolution du litige territorial, tout en nouant des liens amicaux avec le voisin sud-coréen et en élargissant sa portée aux pays de l’Asie centrale. Telle a été la dynamique de la diplomatie eurasiatique du Japon.

Toutefois, l’arrivée au pouvoir du gouvernement Koizumi en avril 2001, puis le changement de paradigme provoqué six mois plus tard par les attentats du 11 septembre, ont mis en lambeaux la diplomatie eurasiatique du Japon. Les relations avec la Chine se sont gravement détériorées après la visite de M. Koizumi au sanctuaire Yasukuni. En ce qui concerne la diplomatie vis-à-vis de la Russie, les progrès spectaculaires qui avaient culminé au sommet d’Irkutsk ont été pratiquement effacés. Dans le domaine des relations entre le Japon et la République de Corée, l’ère de l’amitié naissante, incarnée par la « vague coréenne » et l’hébergement conjoint de la Coupe du monde, a laissé place à une « guerre diplomatique » à propos des îlots Takeshima en litige.

Dans le même temps, la réaction rapide de M. Koizumi aux évènements du 11 septembre lui a permis de créer une forte relation de confiance avec le président George W. Bush et, selon certaines estimations, de donner au partenariat nippo-américain une position de force inégalée jusque-là, à mesure que le point de mire de la diplomatie japonaise se déplaçait à nouveau vers Washington.

(D’après un original en japonais, traduction Nippon.com)

(*1) ^ Aoyama Rumi, « Reisengo Chûgoku no tai-Bei ninshiki to Bei-Chû kankei » (Perceptions chinoises de l'Amérique et relations américano-chinoises après la guerre froide), in Gendai Higashi Ajia to Nihon 2 : Chûgoku seiji to Higashi Ajia (Asie de l'Est et Japon contemporains 2 : la politique chinoise et l'Asie de l'Est) éd. Kokubun Ryôsei (Tokyo: Keiô University Press, 2004), p. 250.

(*2) ^ Pour plus d'informations sur la politique étrangère de M. Hashimoto, voir « Japan's Strategic Thinking in the Second Half of the 1990s » (La pensée stratégique du Japon dans la seconde moitié des années 1990), Tôgô Kazuhiko, in Japanese Strategic Thought Toward Asia, éd. Gilbert Rozman, Kazuhiko Togo et Joseph Ferguson (New York : Palgrave Macmillan, 2007), p. 82-92.

(*3) ^ Funabashi Yôichi, Dômei hyôryû (Une alliance à la dérive, Tokyo : Iwanami Shoten, 1997), p. 422.

(*4) ^ Propos tenus anonymement par un ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères lors d’une discussion avec l’auteur le 3 août 2005.

(*5) ^ Funabashi Yôichi, Dômei hyôryû, p. 474.

(*6) ^ Funabashi Yôichi, « Shushô, Hashimoto gaikô o kataru » (Le premier ministre Hashimoto parle de sa diplomatie), Asahi Shimbun, 30 juillet 1998.

(*7) ^ Cf. « Address by Prime Minister Ryutaro Hashimoto to the Japan Association of Corporate executives » (Allocution du premier ministre Ryutaro Hashimoto devant l’Association japonaise des chefs d’entreprises), http://www.kantei.go.jp/foreign/0731douyukai.html, 24 juillet 1997.

(*8) ^ Pour plus d’informations sur la politique étrangère de M. Obuchi, voir Tôgô Kazuhiko, « Japan’s Strategic Thinking in the Second Half of the 1990s » (La pensée stratégique du Japon dans la seconde moitié des années 1990), p. 92-98.

(*9) ^ Propos tenus anonymement par un ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères lors d’une discussion avec l’auteur le 8 février 2008.

(*10) ^ On peut lire dans la Déclaration commune du 8 octobre 1998 entre le Japon et la République de Corée que le premier ministre Obuchi a exprimé au Président Kim Dae-jung ses regrets pour les souffrances infligées jadis par le Japon (reprenant la formulation de la Déclaration Murayama de 1995), et que le Président Kim Dae-jung a exprimé le vœu que « les deux pays surmontent les infortunes de leur histoire pour construire une relation tournée vers l’avenir ».

(*11) ^ C’est en octobre 1997, à l’occasion de la visite du président Jiang Zemin à Washington, que le président Clinton a formulé la politique des « trois non » : (1) pas de soutien à l’indépendance de Taïwan, (2) pas de reconnaissance des « deux Chines » ou d’une Chine et de Taïwan et (3) pas de soutien à l’admission de Taïwan dans aucune organisation internationale exigeant le statut d’État pour entrer dans ses rangs.

(*12) ^ Pour plus d’informations sur la diplomatie russe de M. Obuchi, voir Tôgô Kazuhiko, Hoppô Ryôdo kôshô hiroku: ushinawareta godo no kikai (Rapport secret sur les négociations concernant les Territoires du Nord : cinq occasions manquées, Tokyo : Shinchôsha, 2007), p. 332-349.

(*13) ^ Pour plus d’informations sur la politique étrangère de M. Mori, voir Tôgô Kazuhiko, « Japan’s Strategic Thinking in the Second Half of the 1990s » (La pensée stratégique du Japon dans la seconde moitié des années 1990), p. 98-102.

(*14) ^ Pour plus d’informations sur la diplomatie russe de M. Mori, voir Tôgô Kazuhiko, Hoppô Ryôdo kôshô hiroku, p. 380-476.