La fructueuse diplomatie asiatique de M. Obuchi
Tout comme Hashimoto Ryûtarô, Obuchi Keizô est né en 1937 et a été élu pour la première fois à la Diète en 1963. Admiré pour sa droiture et sa nature accommodante, il s’est construit un vaste réseau de relations personnelles au sein du PLD. Après avoir occupé au gouvernement les postes clés de secrétaire en chef du cabinet et de ministre des Affaires étrangères, il a succédé à M. Hashimoto en tant que premier ministre en juillet 1998 lorsque ce dernier a démissioné.(*8)
De même que M. Hashimoto, M. Obuchi a ressenti le besoin d’une stratégie conçue pour empêcher que le Japon ne devienne une victime de la rivalité entre les États-Unis et la Chine. Selon les dires d’un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères proche du premier ministre, « M. Obuchi prenait bien garde à toujours agir avec tact, de façon à ne pas mettre en péril l’alliance nippo-américaine. Qu’il s’agisse de proposer un sommet du G8 à Okinawa ou de demander une augmentation du nombre des sièges au Conseil de sécurité de l’ONU, il fallait toujours consulter Washington au préalable ».(*9) [Les citations qui suivent dans cette partie du texte proviennent toutes de la même source.]
Partant de ce principe, M. Obuchi a poursuivi la diplomatie eurasiatique sous la forme qu’elle avait prise avec M. Hashimoto. Mais loin de s’en tenir étroitement à ce modèle, M. Obuchi a aussi innové, notamment par l’importance stratégique qu’il a accordée à l’Asie de l’Est.
Au dire de mon informateur du ministère des Affaires étrangères, « personnellement, le premier ministre Obuchi pensait que le plus grand exploit de sa diplomatie asiatique résidait dans la visite du président sud-coréen Kim Dae-jung en octobre 1998, événement qui a permis aux deux pays de mettre de côté leurs litiges historiques pour inaugurer une nouvelle ère des relations bilatérales ».
La Déclaration commune entre le Japon et la République de Corée(*10) adoptée à l’issue de la visite de M. Kim a été le point de départ d’une véritable floraison des relations entre les deux pays. Bien que la Déclaration commune n’ait malheureusement pas débouché sur une révision de l’enseignement de l’histoire dans les écoles japonaises, les liens entre le Japon et la Corée se sont indéniablement renforcés sous le gouvernement Obuchi. La Corée du Sud a levé l’interdiction qui pesait depuis longtemps sur les importations japonaises dans le domaine culturel et les conditions ont été réunies pour que se lève la « vague coréenne » qui a balayé l’Archipel peu après.
Le second succès de la diplomatie asiatique de M. Obuchi a été le sommet trilatéral de 1999 entre le Japon, la Chine et la République de Corée. Ce sommet a pris son origine dans l’ASEAN + 3 (les dix membres de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est plus la Chine, le Japon et la Corée du Sud), formée en décembre 1997 dans le contexte de la crise financière en Asie de l’Est, mais c’est dans une large mesure grâce à la persistance de M. Obuchi que la première rencontre a pu se tenir en 1999. « Le premier ministre Obuchi était déterminé a inscrire le sommet trilatéral dans la réalité. Les Chinois étaient réticents, mais il a fini par les persuader de participer en leur promettant de ne pas mettre sur le tapis les questions politiques. »
La troisième réussite concerne la Chine. « L’attitude du premier ministre Obuchi à l’égard de la Chine était empreinte de pragmatisme et de professionnalisme. Il n’éprouvait pas envers elle un sentiment particulier de proximité. En fait, à un niveau purement émotionnel, c’est de Taïwan qu’il se sentait proche. Avant de prendre les rênes du gouvernement, il présidait un groupe parlementaire constitué pour encourager les visites des membres de la Diète et autres personnalités officielles au sanctuaire Yasukuni, mais en tant que premier ministre, il savait qu’il ne ferait que susciter l’hostilité des Chinois en se rendant au sanctuaire, et il décida qu’il valait mieux s’en dispenser. En Novembre 1998, quand le président Jiang Zemin effectua une visite au Japon, M. Obuchi adopta une position pragmatique et équilibrée. Il se montra conciliant sur la question de l’histoire, mais, confronté à mi-chemin au refus de M. Jiang de se réconcilier, il s’abstint de lui présenter ouvertement ses excuses comme il l’avait fait avec Kim Dae-jung. Son engagement en faveur de la promotion de la coopération était très concret, comme en témoigne la déclaration commune sur la coopération dans trente-trois domaines, publiée à cette époque. Mais en ce qui concerne Taïwan, il s’en est tenu à ses principes et a refusé d’entériner la politique des “trois non”(*11) du président Clinton. »
La visite de M. Obuchi en Chine en juillet 1999 et celle du premier ministre Zhu Rongji au Japon en octobre 2000 s’inscrivent dans le prolongement de la diplomatie axée sur une coopération concrète.
Les succès de la diplomatie russe de M. Hashimoto ont tendance à faire oublier que M. Obuchi était lui aussi très attaché au renforcement des liens avec Moscou.(*12) Et de fait il s’est rendu en Russie dès novembre 1998, mais la santé de M. Eltsine était déjà en train de décliner et son pouvoir de chanceler. Alexander Panov, ambassadeur de la Russie à Tokyo, présenta certes une proposition visant à diviser le processus de paix en deux étapes (négociation d’un traité intérimaire en vue de parvenir à un accord sur les dispositions réglementaires, suivie de la conclusion d’un traité définissant les frontières territoriales), mais le projet se heurta à un refus des Japonais. En fin de compte, M. Obuchi n’obtint aucun progrès significatif sur le front russe.
D’un autre côté, la diplomatie japonaise de la Route de la soie a permis d’indéniables avancées au cours de cette période. C’est un domaine qui revêtait un intérêt tout particulier aux yeux de M. Obuchi, qui avait conduit en 1997 une mission en Asie centrale en vue de promouvoir le dialogue avec cette région. Sous son gouvernement, le ministre des Affaires étrangères Kômura Masahiko s’est rendu en mai 1999 en Ouzbékistan et en Azerbaïdjan, pays où le Japon à ouvert une ambassade, la première dans le Caucase, en janvier 2000.

