Regarder l’œuvre en devenir le plus objectivement possible
L’époque et le cadre étaient radicalement différents de ceux de ses deux films précédents, et il est clair que le cinéaste a cherché un nouveau rendu, mais les thèmes sont communs aux trois films. Ces derniers ont en commun la description des mentalités fermées d’une petite communauté et l’histoire d’un jeune homme qui la quitte pour aller « ailleurs ».
« Ce n’est pas quelque chose dont j’étais particulièrement conscient, c’est juste arrivé comme un résultat de l’écriture. Ce que je cherche, c’est à dépeindre des personnes et des événements dans un endroit donné, puis partir loin de là, dans un monde complètement différent, et saisir certaines vérités qui émergent entre les deux. »
Fukunaga Takeshi trouve-t-il un thème qu’il intègre ensuite dans l’histoire ? Ou essaie-t-il de faire un film parce que le thème est déjà posé ?
« Le thème est toujours premier. Bien sûr, j’aime réaliser des longs-métrages, mais le simple fait de vouloir faire des films ne me donne pas une motivation suffisante. Créer une œuvre, c’est poursuivre quelque chose qui va au-delà de soi-même. Il est important de regarder l’œuvre en devenir le plus objectivement possible et de se dire que c’est le genre de contenu dont le monde a besoin. Je ne peux aller de l’avant que si je suis personnellement intéressé par l'œuvre, si je sens qu’elle devrait être publiée et si ces deux dynamiques concordent. C’est à cette condition que vos films peuvent naturellement se dire quelque chose les uns aux autres. »
Le contraste entre la société humaine et la nature
Yamaonna est certainement celui des trois films de Fukunaga celui dans lequel le contraste entre la société humaine et la nature est le plus présent.
« J’ai le sentiment qu’il y a quelque chose de caché dans la nature qui transcende l’existence humaine tout en étant d’une manière ou d’une autre lié à la société. Je suis attiré par des notions ou des entités qui n’ont pas nécessairement un contour bien défini ni même un nom précis, comme la religion, des choses qui transcendent les valeurs et les structures sociales du monde, des choses qui ne peuvent pas être expliquées par des mots, des choses invisibles. »
Dans le village dans lequel se déroule l’histoire vit également une vieille chamane qui communique avec les divinités. Le chef du village gouverne les affaires, mais dans les situations qui échappent à la connaissance humaine, il doit s’en remettre aux messages reçus par la vieille femme.
« Comme dans les villages Aïnou, et même à Okinawa, il y avait autrefois des chamans dotés de pouvoirs dans tout le nord-est, et leur rôle était très important dans la communauté. Aujourd’hui, avec l’avènement de la société capitaliste, les gens ont pris leurs distances avec ce genre de phénomènes. Mais ce n’est pas si vieux. Il n’y a pas si longtemps, les mondes décrits dans les Contes de Tôno étaient considérés comme ayant une existence positive, et connectés à la réalité humaine. »
Le film réexamine et remet en question la notion de « ici et maintenant ». C’est ce questionnement qui justifie le défi de Fukunaga de s’être attaqué à un film historique.
« Dans le passé, ces êtres qui dépassent l’entendement et les capacités humaines avaient pour rôle de freiner l’avidité et la convoitise des humains. Cela a disparu et nous sommes maintenant dans une société où les gens qui ont de l’argent, un statut et du prestige sont prioritaires. C’est pourquoi je pense qu’il est important aujourd’hui de prendre à nouveau conscience qu’il existe des choses qui dépassent le pouvoir de l’homme. »
(Photos d’interview : Igarashi Kazuharu)
Le film
- Casting : Yamada Anna, Moriyama Mirai, Ninomiya Ryûtarô, Miura Tôko
- Réalisateur : Fukunaga Takeshi
- Production : Eric Nayri, Miyake Harue, Ietomi Mio
- Directeur de la photographie : Daniel Satinoff
- Année : 2022
- Pays : Japon, États-Unis
- Site officiel (en japonais) https://yamaonna-movie.com/





