Un sujet étudié dès le XIXe siècle

La plupart du temps, quand on entend l’expression « regarder quelque chose à l’envers la tête entre les jambes », on pense souvent à Ama no Hashidate, un site touristique qui donne sur la baie de Miyazu, dans le nord de la préfecture de Kyoto. Selon des textes anciens, la divinité Izanagi, qui serait à l’origine de la création du Japon, parvenait à passer des cieux à la terre grâce à une échelle connue sous le nom de ama no hashidate. Se basant sur cette légende, les gens ont commencé à regarder le paysage à l’envers la tête entre les jambes afin de recréer l’illusion que le pont terrestre qui traverse la baie représente un escalier qui mène aux cieux. Autre exemple, dans certaines régions au Japon, selon certains rituels, on pourrait voir des fantômes, ou le monde des esprits et des démons, ou même l’avenir s’il on regarde à l’envers la tête entre ses jambes. Cette fascination pour le fait de regarder les choses la tête entre ses jambes est due au fait que cela permet de voir le monde de façon différente par rapport à la réalité.

L’expérience de l’ « effet de regarder entre les jambes » à Ama no Hashidate. (🄫Pixta)
L’expérience de l’ « effet de regarder entre les jambes » à Ama no Hashidate. (🄫Pixta)

Le fait que ce phénomène soit connu depuis l’Antiquité à amené de nombreux chercheurs à s’y intéresser. Au Japon, des articles ont été publiés sur l’ « effet de regarder entre les jambes » avant la Seconde Guerre mondiale. Et même à l’étranger, un manuel sur la psychologie expérimentale qui date de la fin du XIXe siècle mentionnait déjà cet effet.

Mais pour le professeur Higashiyama, les recherches qui avaient déjà été menées sur le sujet manquaient de données objectives et de preuves véritablement recevables.

Pensant qu’il lui fallait prendre le temps de mener ses propres recherches, le professeur a invité plus de 200 étudiants, dont un grand nombre de l’université Ritsumeikan de Kyoto, à participer à une expérience.

L’expérience était simple et comprenait quatre étapes.

Étape 1 : Les étudiants devaient regarder un scène de manière normale.

Étape 2 : Ils devaient regarder la même scène à travers des « lunettes à prisme » qui donnaient l’impression de regarder la même scène à l’envers.

Étape 3 : Ils devaient retirer les lunettes à prisme et regarder à nouveau la même scène, mais cette fois-ci à l’envers, avec la tête entre les jambes.

Étape 4 : Enfin, les étudiants devaient regarder la scène à l’envers, avec la tête entre les jambes, à travers les lunettes à prisme.

Au moins 50 étudiants ont effectué scrupuleusement les quatre étapes. Chacun d’entre eux devait expliquer les scènes qui leur étaient apparues à chaque étape.

Dans cette expérience, tout se jouait dans l’utilisation de lunettes à prisme. Les résultats ont permis de comprendre qu’à l’étape 2, les scènes apparaissaient de façon similaire à celles de l’étape 1, mais qu’aux étapes 3 et 4, les objets qui semblaient éloignés avaient l’air plus petits qu’à l’étape 1. On en déduit donc que l’ « effet de regarder entre les jambes » est principalement dû à une information physique plutôt qu’à une information visuelle.

Une expérience avec 200 étudiants volontaires

Façon de regarder la scène Apparence
(1) Debout en position normale Normale
(2) Debout avec des lunettes à prisme Normale
(3) La tête en bas entre les jambes Les gros objets paraissent petits, rendant la distance qui nous sépare de ces objets difficile à évaluer.
(4) La tête en bas entres les jambes avec des lunettes à prisme

« Nous avons ainsi clairement établi qu’un facteur physique dépend fortement de l’effet de regarder entre les jambes » explique Higashiyama Atsuki.

S’exprimant du point de vue d’un psychologue spécialisé dans la perception spatiale, le professeur Higashiyama ajoute que « dans le domaine de la psychologie, le facteur physique ne doit pas être laissé de côté. Je pense qu’au contraire, il est extrêmement important d’identifier des preuves de ce facteur dans le monde de la psychologie, où justement il est souvent négligé. »

Une étude de la psychologie qui manque de preuves

Higashiyama Atsuki émet des réserves concernant la psychologie actuelle.

Dans de nombreuses études, l’attention est concentrée sur les actions manifestes et conscientes, telles que la vue et l’écoute. Par ailleurs, certains psychologues concluent que certaines personnes ont plutôt tel ou tel type de personnalité, plutôt qu’un autre, en se basant sur des questionnaires qui manquent de preuves et qui se rapprocheraient donc plus de quelqu’un qui vous dirait la bonne aventure.

« La façon dont ces personnes appréhendent les choses n’est donc pas neutre. Bien au contraire, elle est biaisée » explique le professeur Higashiyama. « Je pense qu’il doit être accordé autant d’importance à la vue et à l’ouïe qu’aux informations physiques. Et les conclusions tirées doivent se baser sur des preuves. Il faut que les chercheurs soient conscients du fait que le domaine de la psychologie peut avoir un impact sur la vie de ces personnes. »

En se remémorant cette journée en 2016, même s’il a bien sûr fini par réaliser qu’il avait réellement été retenu comme candidat au prix Ig Nobel, et que ce n’était pas une plaisanterie, le professeur Higashiyama était réticent à accepter sa nomination. Ce qui l’a convaincu, ce sont les jeunes.

« Mes travaux de recherche sont peu intéressants et ne font très rarement l’objet d’éloges » explique-t-il. « Mais ce que je voulais faire, c’était dire qu’ils avaient attiré l’attention de la prochaine génération de chercheurs et d’étudiants. Si le fait d’accepter le prix Ig Nobel pouvait m’aider à atteindre cet objectif, alors je me suis dit qu’il fallait le faire ».

Le certificat du prix Ig Nobel remis au professeur Higashiyama (avec l’aimable autorisation de Higashiyama Atsuki)
Le certificat du prix Ig Nobel remis au professeur Higashiyama (avec l’aimable autorisation de Higashiyama Atsuki)

Après avoir reçu le prix, l’association des anciens élèves de l’université Ritsumeikan a commencé à parler de l’ « effet de regarder entre les jambes », et c’est là que le professeur Higashiyama a constaté qu’il était beaucoup plus souvent invité à présenter ses travaux à l’occasion de conférences organisées par des associations universitaires dans des domaines tels que la médecine et l’économie. Les médias eux aussi ont commencé à s’intéresser de plus en plus à lui.

« C’était un véritable plaisir d’avoir autant d’occasions plus en profondeur des travaux de recherche que je menais depuis si longtemps » confie-t-il.

Ce que le professeur garde toujours à l’esprit dans ses travaux de recherche, c’est la nécessité d’identifier les preuves et d’éviter de s’immerger totalement dans un seul thème de recherche. Au contraire, il cherche à s’impliquer dans plusieurs sujets à la fois. S’il se heurte à une impasse dans une étude, il peut alors se reporter sur un autre sujet, ce qui apporte souvent de nouvelles idées. Cette méthode lui prend certes plus de temps pour mener à bien chaque projet, mais pour lui, le sentiment de satisfaction final en vaut largement la peine.

Désormais, Higashiyama Atsuki se consacre à étudier l’effet de la perception de l’orientation des bras et du reste du corps et la manière dont nous nous adaptons à cette orientation :

« Le sujet tend les bras vers le haut. Il a les yeux ouverts. Il garde cette position pendant un court instant, puis ramène ses bras à l’horizontale. Cet exercice est simple. Il répète le même exercice mais cette fois-ci avec les yeux fermés. On constate alors que ses bras ne reviennent pas parfaitement à l’horizontale mais se retrouvent légèrement orientés vers le haut. On comprend alors que la vue rend caduque l’adaptation physique ».

Le professeur Higashiyama s’est toujours intéressé à la relation entre le visuel et le physique. Il nous confie quelle a été sa plus grande joie lors de ses travaux de recherche.

(©Power News)
(© Power News)

« Lorsque je parle de mes travaux de recherche, on semble les trouver intéressants. Je crois que c’est ça qui me rend le plus heureux. En recevant l’Ig Nobel, j’ai été agréablement surpris de constater que des personnes qui parlent d’autres langues que la mienne ont montré leur curiosité pour mon étude. »

Le terme « plaisir » est sans aucun doute lourd de sens pour de nombreux chercheurs. Encore maintenant, le professeur Higashiyama ne cesse de recueillir des données et réitère ses expériences afin de ressentir cette sensation de « plaisir » encore et encore.

(Interview et texte de Wakabayashi Rio, de Power News. Photo de titre de Power News.)