Trouver une issue au litige territorial avant la fin du mandat de M. Poutine

——En avril dernier, le voyage de M. Abe à Moscou a constitué la première visite officielle effectuée depuis dix ans en Russie par un premier ministre japonais. Il semble désormais que la relation bilatérale aille de l’avant après tant d’années de fonctionnement au ralenti. Mais le litige à propos des Territoires du Nord reste une grosse pierre d’achoppement à la reprise de relations diplomatiques à plein régime. On a beaucoup entendu parler récemment de la possibilité d’une solution de compromis, par exemple la restitution de deux des quatre îles. En 2012, M. Poutine a emprunté au judo le terme hikikawe  pour suggérer que les deux parties devraient se rencontrer à mi-chemin.

YACHI  Je pense que l’issue de l’élection à la Chambre des conseillers pourrait avoir une influence sur l’attitude de Moscou vis-à-vis des négociations. Mon point de vue personnel est que le Japon doit aborder les négociations avec la ferme détermination de résoudre une fois pour toutes la question avant la fin de la présidence de M. Poutine. Si celui-ci propose l’idée d’un hikiwake, nous ne devons pas la rejeter à priori, mais bien plutôt explorer les possibilités pouvant conduire à une forme d’hikiwake acceptable pour le Japon. Que ce soit au Japon ou en Russie, aucune solution n’obtiendra le soutien unanime de la population. Une formule à laquelle une majorité de la population est susceptible d’adhérer dans chacun des deux pays pourrait constituer un compromis acceptable. Mais il faudra pour cela un accord plus vaste, embrassant la coopération dans divers domaines tels que l’énergie et l’environnement. On peut espérer que les gens y verront une victoire pour les deux côtés une fois que tous ces éléments auront été pris en compte. La clef réside dans la formulation d’une accord qui ne donne pas une victoire manifeste à un côté sur l’autre.

L’Inde et le Moyen-Orient

——Passons maintenant à l’Asie du Sud. À la fin du mois de mai, le premier ministre Abe a reçu la visite de Manmohan Singh, le premier ministre indien.

YACHI  Oui, et aux dire de tous les pourparlers se sont bien déroulés. L’Inde est très favorable au Japon, et il n’existe aucune source sérieuse de conflit entre nos deux gouvernements. l’Inde, on le sait, est une étoile montante dans le domaine économique, pas loin derrière la Chine. C’est un pays extrêmement important et il ne fait pas de doute que nous devons renforcer nos liens bilatéraux. Le gouvernement la considère comme un pilier majeur de sa stratégie diplomatique à multiples facettes.

——Quelques semaines avant cette réunion, M. Abe s’est rendu au Moyen-Orient. J’ai cru comprendre que ses pourparlers avec le roi Abdallah et le prince Salman d’Arabie saoudite ont été particulièrement fructueux, non seulement en ce qui concerne les questions liées à l’énergie mais aussi dans des domaines comme les échanges de peuple à peuple et la coopération pour le développement du nucléaire.

YACHI  Le Moyen-Orient est une région affectée par de sérieux problèmes, avec notamment l’Iran et le conflit en Syrie, et son histoire est complexe. Il ne faudrait pas croire que le Japon va y débarquer et arranger d’un seul coup la situation. Mais d’un autre côté, le Japon est plus ou moins exempt de passif historique au Moyen-Orient et il jouit d’une très bonne réputation auprès de beaucoup de pays de la région. Il est temps pour nous de nous y impliquer davantage. Particulièrement importante est l’initiative japonaise baptisée « Corridor pour la paix et la prospérité », un projet conjoint de développement aux environs de la ville palestinienne de Jéricho auquel participent le Japon, Israël, la Palestine et la Jordanie. Ce projet s’inscrit dans un petit nombre d’initiatives dans lesquels Israël et la Palestine sont conjointement impliqués et, si le Japon peut prendre une part active à sa réussite, il pourrait en résulter d’appréciables effets de vague. J’ai bon espoir que M. Abe y apporte un soutien résolu.

Un rôle essentiel dans l’intégration économique

——La diplomatie économique est un élément clef du projet conçu par le premier ministre Abe pour revitaliser l’économie japonaise, et il semble qu’il ait décidé de se comporter en représentant de commerce du Japon outre-mer. Pourriez-vous nous parler de cette aspect de sa stratégie ?

YACHI  La pièce maîtresse est la participation au TPP. Le Japon est désormais partie prenante dans toutes les grandes initiatives multilatérales liées à l’intégration économique de la région Asie-Pacifique, dont le TPP, le Partenariat économique régional général regroupant seize nations et le projet d’accord trilatéral de libre échange avec la Chine et la Corée du Sud. En outre, le Japon est le seul pays impliqué simultanément dans ces trois négociations, ce qui lui confère un rôle essentiel dans l’ensemble du processus d’intégration. Bien sûr, la libéralisation des échanges met en difficulté certains secteurs d’activité au Japon, tout particulièrement l’agriculture, et il faudra donc qu’elle s’accompagne de mesures propres à amortir le choc. Mais si nous voulons prendre part au dynamisme économique de l’Asie, il est important que nous agissions de façon proactive.

Dans le même temps, le premier ministre Abe se consacre avec beaucoup d’énergie à la promotion des exportations japonaises d’infrastructures telles que les centrales nucléaires, comme en témoigne sa façon d’agir lors de son voyage au Moyen-Orient. Le Japon, qui reste la troisième économie mondiale, est une force avec laquelle il faut compter. Et nous bénéficions de tous les acquis économiques et technologiques accumulés tout au long des quarante-trois années où nous étions classés au second rang. Les entreprises japonaises sont assises sur une mine d’or et je dirais donc que les fondamentaux de la croissance économique sont bel et bien en place.