Les smartphones accélèrent l’obsession d’être « connecté »

Malgré l’absence d’études comparatives de la situation dans les autres pays, je pense que les Japonais vivent dans un climat culturel qui les rend dépendant au besoin de lien social plus facilement que dans d’autres pays. Tout d’abord, la mentalité japonaise favorise la recherche de la conformité, autrement dit favorise les formes de « société-village ». Par exemple les groupe de lycéennes d’un même établissement, ou les « sociétés de mamans » qui accompagnent leurs enfants à une même crèche ou une même école maternelle. Dans ce type de communautés, il est demandé aux membres de se conformer aux attitudes communes de l’ensemble du groupe, et s’y refuser peut amener des sanctions comme la mise à l’écart, voire le mépris des autres membres.

Au collège ou au lycée, dans certains cas extrêmes, négliger l’injonction de participer à un média social peut conduire à des brimades. Quand un membre en position de pivot d’un groupe avoue des sentiments sur un réseau social, même sans grand retentissement, il est convenu que les autres membres du groupe doivent pousser le bouton « J’aime », que ce soit le cas ou pas. Alors que les médias sociaux sur Internet étaient apparus comme des médias asynchrones, ils se sont synchronisés de fait.

Avec les smartphones, l'accès au net est devenu plus simple et intuitif qu’avec les téléphones portables de la génération précédente. La majorité des jeunes japonais sont adroits de leurs doigts et utilisent un appareil portable de type smartphone. La conséquence est qu’il leur est maintenant demandé une réponse immédiate, où qu’ils soient. Une personne dépendante au lien sera donc toujours le smartphone à la main, même pour aller aux toilettes ou dans la salle de bain. Elle vivra la nécessité d’être connectée à son réseau d’amis sur les médias sociaux comme une obsession, de son lever au coucher.

Stress post-séisme

D’autre part, les Japonais ont tendance à attacher une grande importance à leurs liens avec les gens qu’ils fréquentent dans la vie de tous les jours. Ainsi, dans l’enquête que mène tous les cinq ans la chaîne de télévision nationale NHK sur « la conscience japonaise », à la question de savoir comment les gens passent leur temps libre, la réponse « à renforcer les liens avec la famille et les amis » occupe une place très importante, juste après « à consacrer du temps à faire ce que j’aime ».

Après le séisme de mars 2011, le mot « lien » (kizuna) est devenu le mot-clé essentiel des Japonais. Du fait que les médias sociaux ont été un vecteur de transmission de l’information lors de la catastrophe, les utilisateurs ont rapidement augmenté au cours des deux années qui ont suivi, et le nombre de jeunes qui se sont immergés dans cet univers a crû fortement.

En outre, l’une des raisons principales derrière la dépendance aux médias sociaux au Japon a un rapport avec la religion. Dans les sociétés occidentales, la pratique chrétienne d’aller se confesser à l’église jouait le rôle de soupape psychologique au stress. Avec la baisse de fréquentation des églises, ce sont les psychanalystes et les psychothérapeutes qui ont pris le relais comme interlocuteurs à ceux qui ressentent le besoin de parler de leur stress.

Au Japon, où le christianisme est très minoritaire, les demandes de consultations en psychothérapie sont elles aussi peu fréquentes. En contrepartie, d’une certaine façon la libération psychologique du stress emprunte la voie des médias sociaux.