Les femmes plus fragiles à la « dépendance au lien » ?

Concernant la « dépendance au lien », notre étude montre que les taux sont plus élevés chez les femmes que chez les hommes. Ceci aussi est à mettre en parallèle avec un trait culturel japonais. Au début du XIe siècle, une dame de cour de l’époque Heian, Murasaki Shikibu, a écrit le plus ancien roman psychologique du monde, le Dit du Genji (Genji Monogatari). Depuis, la tradition de la « littérature de journal » écrit par des femmes s’est enracinée, comme le Journal de Sarashina ou le Journal d’une éphémère.

Après avoir analysé des contenus de blogs dans trois pays : États-Unis d’Amérique, Chine et Japon, je pense que les opinions politiques sont peu souvent avancées dans les blogs au Japon. La majorité des blogs japonais traitent des émotions personnelles dans le cadre de la vie quotidienne. Les Japonais, et tout particulièrement les Japonaises ont une très vieille tradition, consistant à décrire et analyser leurs ressentis devant les petits événements de la vie, comme si elles se les murmuraient à elles-mêmes. Il n’est pas impossible que cela ait un rapport sensible avec la fréquence d’utilisation des médias sociaux. Avant Internet, il y avait une coutume fréquente parmi les collégiennes et les lycéennes d’écrire leur journal et de l’échanger avec une ou plusieurs amies. Les médias sociaux ont en partie repris cette coutume.

C’est une tendance forte des groupes de femmes japonaises de tisser des relations interpersonnelles fortes. Par exemple, les amies avec qui on a l’habitude d’aller aux toilettes à l’interclasse seront appelées des « amies de toilettes » (toire-furendo). Chez les adultes, les mamans qui se sont connues en accompagnant leurs enfants à une même crèche ou une même école maternelle et se fréquentent en dehors s’appelleront des « mamans amies » (mama-tomo)

Les membres de ce type de groupes possèdent un très fort sentiment d’appartenance, et exigent d’elles-mêmes et des autres un très haut niveau de prévenance. Quand les médias sociaux occupent le cœur de leur moyen de communication, le temps de connexion s’allonge au point d’être ressenti comme un fardeau psychologique. Les messages perdent tout contenu et n’ont plus qu’une fonction purement phatique, signe que les femmes aussi commencent à tomber dans l’accoutumance aux médias sociaux.

Développer l’action éducative et les consultations de professionnels

Avec la popularité des smartphones, le temps global de connexion à Internet des Japonais continue d’augmenter. On peut craindre que de plus en plus de gens restent connectés en permanence hors période de sommeil avec la prochaine arrivée des appareils « wearable », qui se porteront sur soi comme une montre ou des lunettes.

Il est donc probable que le nombre de gens souffrant d’un syndrome de dépendance à Internet augmente encore, jusqu’à causer des difficultés à certaines personnes à assumer leur vie professionnelle ou familiale. Le problème est donc à considérer à un niveau individuel, mais également sociétal puisqu’il tendra à faire baisser la productivité.

À l’heure actuelle, aucune mesure efficace pour lutter contre la dépendance à Internet n’est élaborée, ni de façon curative, ni de façon préventive. Il convient donc dans l’immédiat de renforcer l’éducation dans le cadre scolaire, en expliquant les dangers et en les illustrant d’exemples. Il est également nécessaire de mettre en place une vigilance des signes avant-coureurs dans les familles, pour diriger éventuellement les enfants vers une consultation spécialisée. Malheureusement, il n’existe aujourd’hui que deux établissements de ce type. Le développement d’institutions professionnelles idoines sont également l’une des mesures dont la responsabilité incombe au gouvernement.

Les 20 critères pour diagnostiquer une dépendance à Internet :

1- Vous êtes-vous déjà aperçu que vous aviez passé un long moment sur Internet sans vous en rendre compte ?
2- Avez-vous déjà négligé une tâche familiale ou ménagère (cuisine, ménage, lessive, etc.) parce que vous étiez resté trop longtemps sur Internet ?
3- Avez-vous souhaité sacrifier un moment à passer avec vos amis ou votre époux/épouse pour continuer à consulter ou poster sur Internet ?
4- Vous faites-vous de nouveaux amis sur Internet ?
5- Votre entourage s’est-il déjà plaint du temps que vous passez sur Internet ?
6- Votre utilisation d’Internet vous a-t-elle déjà valu des échecs à l’école ou dans vos études ?
7- Le temps que vous passez sur Internet a-t-il une influence négative sur votre efficacité au travail ?
8- Choisissez-vous de vérifier vos mails ou votre compte sur un média social avant tout, même si vous avez autre chose à faire ?
9- Trouvez-vous un prétexte ou cachez-vous ce que vous faites quand quelqu’un vous demande ce que vous faites sur Internet ?
10- Vous connectez-vous à Internet pour ne pas avoir à réfléchir à certains soucis de votre vie quotidienne ?
11- Vous arrive-t-il d’attendre impatiemment la prochaine occasion de pouvoir vous connecter ?
12- Vous êtes-vous déjà senti angoissé à imaginer votre vie si vous ne pouviez plus utiliser Internet ?
13- Avez-vous déjà ressenti une frustration ou avez-vous répondu avec colère quand quelqu’un vous reprochait de passer trop de temps sur Internet ?
14- Prenez-vous sur votre temps de sommeil pour passer plus de temps sur Internet ?
15- Pensez-vous à ce que vous feriez sur Internet, ou vous voyez-vous en train d’utiliser Internet même quand vous faites autre chose ?
16- Répondez-vous « Encore un peu ! » quand on vous appelle alors que vous êtes sur Internet ?
17- Avez-vous du mal de réduire votre fréquence et votre durée d’utilisation d’Internet malgré vos efforts ?
18- Avez-vous déjà essayé de cacher votre fréquence et votre temps d’utilisation d’Internet aux autres ?
19- Avez-vous choisi d’utiliser Internet plutôt que de sortir avec quelqu’un ?
20- Vous êtes-vous senti déprimé ou frustré quand vous ne pouviez pas vous connecté, et ce sentiment a-t-il disparu dès que vous avez pu le faire ?

Répondez aux 20 questions en choisissant une réponse parmi « toujours, « fréquemment », « parfois », « rarement » ou « non ». Attribuez des points de 5 (toujours) et 1 (non) à vos réponses et faites le total. Si votre total est supérieur à 70 points, votre dépendance est forte ; de 40 à 69, dépendance moyenne ; de 20 à 39, faible.

Source : Young, KS (1998) Caught in the Net: How to Recognize the Sign of Internet Addiction and a Winning Strategy for Recovery (traduits à partir de la version japonaise établie par l’équipe du Pr. Hashimoto, l’Interfaculty Initiative in Information Studies de l’Université de Tokyo)

(D’après un original écrit en japonais le 25 octobre 2013)