Au Japon, les scandales liés au harcèlement sexuel et aux abus d’autorité dans le milieu du travail se multiplient. D’après la journaliste Shirakawa Tôko, ce type de comportement inacceptable serait dû à une trop grande homogénéité du personnel des entreprises de l’Archipel, et il devrait prendre fin avec la mise en œuvre de réformes comme le télétravail.
Un changement radical d’attitude vis-à-vis du harcèlement
Le harcèlement sur le lieu de travail est un problème de plus en plus préoccupant au Japon comme ailleurs. Pour y faire face, le gouvernement de l’Archipel a réagi notamment en adoptant les directives demandant aux entreprises d’interdire tout harcèlement moral préconisées par une commission du ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales. Mais certains lui reprochent de ne pas être allé assez loin et de ne pas avoir demandé aux législateurs d’adopter des textes de loi qui empêchent toutes les formes d’abus d’autorité.
D’après la journaliste Shirakawa Tôko, la mentalité des Japonais vis-à-vis du harcèlement sexuel est en train de changer, même si c’est lentement. En avril 2018, le vice-ministre des Finances Fukuda Jun’ichi a démissionné à cause de rumeurs mettant en cause ses comportements. Une journaliste de la chaîne de télévision TV Asahi l’a en effet accusé de harcèlement après avoir envoyé un enregistrement où il lui tenait des propos à connotation ouvertement sexuelle à l’hebdomadaire Shûkan Shinchô qui a révélé les faits.
« Au lieu de ne tenir aucun compte des déclarations de la victime comme c’était en général le cas jusque-là quand des fonctionnaires de haut rang étaient visés, le ministère des Finances a reconnu publiquement qu’il s’agissait d’une affaire de harcèlement sexuel relevant d’une violation des droits de l’homme », explique Shirakawa Tôko. « Et il a présenté des excuses, une première en la matière. En décidant de considérer Fukuda Jun’ichi comme responsable de ses actes en dépit de son statut élevé, il a indiqué clairement que le harcèlement était quelque chose d’inadmissible quelle que soit la valeur de la personne incriminée. »
Quand les femmes japonaises commencent à se manifester
Un mois plus tard, un groupe de femmes journalistes a créé un site Internet appelé « Le réseau des femmes qui travaillent dans les médias » (« Media de hataraku josei network »), pour signaler au public l’importance du harcèlement sexuel dans leur secteur d’activité. « Elles ont raconté que pour une majorité d’entre elles, ce type de pratique au bureau et sur le terrain était monnaie courante », continue Shirakawa Tôko. « Elles ont pensé que le moment était venu d’unir leurs forces pour faire changer les choses et éviter que d’autres femmes journalistes soient victimes de semblables abus. »
Ce réseau a commencé à fonctionner en même temps que le mouvement #Me Too au Japon. Et leurs activités ont attiré l’attention de Noda Seiko, alors ministre des Affaires intérieures et des Communications, chargée de la promotion de la participation active des femmes dans la société. « Noda Seiko voulait avoir accès à des témoignages directs et je lui ai servi d’intermédiaire pour organiser en sa présence une réunion informelle avec des membres du réseau et des chefs d’entreprise », ajoute Shirakawa Tôko.
Pendant la période où elle a été ministre des Affaires intérieures et des Communications (août 2017-octobre 2018), Noda Seiko s’est fait le porte-parole de la lutte contre les abus de pouvoir. Elle a pris l’initiative d’un ensemble de mesures destinées à faire prendre conscience aux fonctionnaires des problèmes posés par le harcèlement sexuel qui incluaient notamment l’organisation de stages de formation obligatoires pour les dirigeants des ministères et des agences du gouvernement. Dans le même temps, les élus ont commencé à réformer les lois en matière d’abus de pouvoir et de harcèlement sexuel.
Harcèlement sexuel et abus de pouvoir
Grâce aux multiples reportages qu’elle a effectués, Shirakawa Tôko a fini par se rendre compte que le harcèlement sexuel allait de pair avec les abus de pouvoir et que l’absence de mesures contraignantes contribuait à ce qu’ils passent inaperçus. « Sur leur lieu de travail, les hommes sont victimes de maltraitances par leurs supérieurs et les femmes, de harcèlement sexuel », affirme-t-elle. « Une des raisons pour lesquelles cette situation se prolonge, c’est qu’au Japon, ce genre de pratique n’a jamais été interdit légalement. La Loi sur l’égalité des chances en matière d’emploi promulguée en 1985 ne dit pas explicitement que le harcèlement sexuel est illégal. Elle demande simplement aux entreprises de prendre des mesures préventives à son encontre. Qui plus est, il n’est nulle part question des abus de pouvoir. »
Depuis, les élus japonais ont renforcé les textes législatifs et défini le harcèlement sexuel et celui lié à la maternité comme des pratiques inadmissibles. En mai 2019, la Diète a par ailleurs adopté une loi qui contraint les patrons à prendre des mesures pour empêcher les abus de pouvoir et à faire bénéficier leurs employés victimes de telles pratiques d’un suivi. Cette loi interdit en outre aux entreprises d’engager des poursuites contre ceux qui dénoncent ce type de comportement et elle les oblige à collaborer aux enquêtes pour harcèlement sexuel visant des membres de leur personnel menées par d’autres firmes. Ces nouvelles mesures prendront effet à partir du mois de juin 2020 pour les grandes compagnies et du mois d’avril 2022 pour les PME.
Une évolution très lente
Bien que satisfaite par les nouvelles lois japonaises contre le harcèlement, Shirakawa Tôko se demande si elles vont réussir à changer le mode de fonctionnement des entreprises de l’Archipel. En effet, elles ne prévoient pas de sanctions contre les coupables et elles n’obligent pas les entreprises à se doter d’un système anti-harcèlement.
La journaliste japonaise admet cependant que les choses ont commencé à évoluer. « Les firmes sont en train de prendre des dispositions plus strictes, en particulier le transfert des harceleurs dans un autre service. Mais ce sont surtout les compagnies internationales qui donnent l’exemple. Beaucoup d’entre elles avertissent d’emblée leurs nouvelles recrues qu’aucune forme de harcèlement n’est tolérée chez elles et la formation par l’entreprise inclut des cours de sensibilisation à ce problème. »
Shirakawa Tôko cite le cas de l’une d’entre elles qui, reprenant à son compte les normes en usage à la Bourse de New York, va jusqu’à sanctionner ses employés de sexe masculin lorsqu’ils se permettent de poser la main sur l’épaule de l’une de leurs collègues pour la féliciter. Mais elle croit aussi qu’il reste encore beaucoup à faire pour éduquer les Japonais à propos du harcèlement. « Les entreprises nippones qui ont adopté une politique spécifique en la matière se comptent sur les doigts d’une main. »
D’après la journaliste, il faut d’abord que les dirigeants s’engagent clairement à supprimer toute forme d’abus sur le lieu de travail. Et elle considère l’attitude d’Accenture (une agence internationale de conseil qui a des bureaux au Japon) comme exemplaire à cet égard.
« Son PDG a mis des mesures contre le harcèlement au programme d’un plan global de réforme de la façon de travailler », précise-t-elle. « Les employés de la filiale japonaise d’Accenture ont accès à un service de conseil indépendant qui leur permet de dénoncer les abus dont ils sont victimes quand ils craignent des représailles. Et chaque trimestre, l’agence effectue une enquête auprès de l’ensemble de son personnel pour savoir comment les mesures de réforme du travail progressent et s’il y a des cas de tolérance du harcèlement. Grâce aux résultats de cette étude, les dirigeants de l’entreprise sont en mesure d’identifier les problèmes individuels ou collectifs et en cas d’abus, de faire appel à des spécialistes pour régler la question. »