Une culture d’entreprise virile et trop conformiste
Shirakawa Tôko considère le harcèlement sexuel comme le fruit de conceptions arriérées fondées sur une prétendue supériorité masculine qui poussent les hommes à exercer leur pouvoir, leur domination et leur contrôle sur les femmes. Elle pense aussi que la culture d’entreprise virile très conformiste du Japon a créé un environnement où les harceleurs peuvent se livrer à des abus en toute impunité.
« La diversité et la participation active des femmes sont certes à l’ordre du jour. Mais au bout du compte, les promotions sont en général réservées aux employés – la plupart du temps de sexe masculin – qui sont disposés à faire passer les intérêts de leur patron avant les leurs, y compris dans les entreprises qui se sont ralliées à ces nouvelles idées. Et ceci ne fait que contribuer à renforcer la culture d’entreprise rigide et dominée par les hommes du Japon. En l’absence d’une législation rigoureuse, ce type de firme n’est guère susceptible d’élaborer une stratégie globale contre le harcèlement. »
Pour faire évoluer le fonctionnement du lieu de travail, Shirakawa Tôko propose que les entreprises favorisent la carrière d’individus, hommes et femmes, issus de milieux différents. « À l’heure actuelle, il faut absolument donner davantage de postes de direction à des femmes. Si le nombre des employées impliquées dans le processus de décision augmente, la politique des entreprises vis-à-vis du harcèlement sexuel changera complètement. »
La répartition traditionnelle des tâches en fonction du sexe continue toutefois à tenir les Japonaises à l’écart du monde du travail. « Les hommes se considèrent encore dans bien des cas comme la source principale de revenu du foyer et ils laissent à leur épouse le soin d’élever leurs enfants. Et même lorsque les couples se partagent les tâches parentales, les femmes restent désavantagées parce qu’elles sont les seules concernées par les mesures de congé parental et de réduction des heures de travail. Si bien que quand elles recommencent à travailler, elles voient en général les promotions leur passer sous le nez et elles se trouvent reléguées à des activités sans avenir réservées aux mères de famille. La seule façon de remédier à ce déséquilibre consiste à inclure des individus ayant une expérience en tant que parents dans le processus de décision. »
La responsabilité des médias
Pour Shirakawa Tôko, le monde des médias a lui aussi fortement tendance à rester centré sur les hommes. En 2016, un blog anonyme a dénoncé en des termes très violents – « Mort au Japon qui a laissé tomber les garderies ! » (hoikuen ochita nihon shine) – l’incapacité du gouvernement à mettre en place un système de garderies adéquat. Et il a fait un tabac d’abord sur les réseaux sociaux puis dans les médias.
« Plusieurs de mes collègues journalistes femmes disent depuis des années que le manque de garderies empêche les femmes de poursuivre leur carrière. Mais la plupart de leurs employeurs, des hommes en l’occurrence, n’ont pas la moindre idée de ce que c’est que de travailler en ayant des enfants et ils n’ont commencé à s’intéresser à leur cas qu’à partir du moment où les médias se sont emparés du sujet. »
Ceux qui sont chargés de diffuser l’information ont bien entendu le devoir d’attirer l’attention du public sur les problèmes qui affectent l’ensemble des membres de la société. Mais d’après Shirakawa Tôko, les points précis sur lesquels les femmes sont désavantagées continueront à être sous-estimés tant que ce seront des hommes qui décideront des thèmes qui doivent faire la une de l’actualité.
« Si les médias avaient couvert le problème des garderies de façon plus efficace, les élus auraient été contraints de réagir plus vite et ils auraient peut-être évité des souffrances inutiles à des femmes comme l’auteur du blog ultraviolent contre le gouvernement de 2016. »
Les conséquences de l’épidémie de coronavirus sur le monde du travail
Le Japon et le reste de la planète sont actuellement en plein lutte afin d’enrayer l’épidémie de Covid-19. Pour Shirakawa Tôko, l’importance considérable prise par le télétravail dans ce contexte devrait permettre de réduire les affaires de harcèlement.
« Les pratiques abusives sont encore profondément ancrées dans les firmes qui sont restées fidèles à l’ancienne organisation du travail et notamment aux heures interminables passées au bureau. Mais avec la crise sanitaire, elles ont été contraintes de recourir à des mesures comme le télétravail et la flexibilité des heures de travail. »
La réponse du monde de l’entreprise japonais au coronavirus est en passe de provoquer un changement de paradigme. « Avec le télétravail, la main-d’œuvre est en train de se diversifier à un niveau sans précédent, en donnant l’occasion aux femmes de jouer un rôle plus important dans leur entreprise. »
Les autorités de plusieurs pays ont déjà encouragé le télétravail dans des périodes de crise. « La France a combattu la pollution de l’air en demandant aux gens de travailler chez eux. Au Japon, un grand nombre d’entreprises ont eu recours au télétravail pendant les quelques mois chaotiques consécutifs au Grand tremblement de terre du Nord-Est du Japon le 11 mars 2011. Et le gouvernement envisage le travail à distance comme un moyen de réduire les embouteillages pendant les prochains Jeux olympiques et paralympiques qui se tiendront à Tokyo. »
Pour Shirakawa Tôko, ces initiatives ont poussé les entreprises à s’orienter vers le télétravail et quand l’épidémie de coronavirus s’est déclarée, elle les a forcées à adopter cette solution. D’après une étude effectuée par la Fédération des entreprises du Japon (Keidanren) au début du mois de mars 2020, 70 % des compagnies de l’Archipel avaient adopté ou envisageaient de recourir au télétravail.
Un changement profond et durable
Shirakawa Tôko s’attend à ce que le changement qui est à l’œuvre transforme la société japonaise. « Le travail à distance est fait pour durer », affirme-t-elle. « Plus il prendra de l’ampleur, plus les facteurs sur lesquels repose la répartition traditionnelle des tâches en fonction du sexe seront caduques. »
D’après elle, une fois que les employés n’auront plus à passer des heures dans les transports et leurs soirées au bureau, les mères pourront assumer plus facilement le rôle de soutien principal de leur famille et les pères, consacrer davantage de temps à l’éducation de leurs enfants. « Du coup, la société changera en profondeur et de façon durable », conclut-elle.
(Texte et interview de Shirakawa Tôko par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : Pixta)