La position délicate de Tokyo
En dépit de leurs relations privilégiées avec la Chine, les forces armées birmanes sont toujours bien disposées vis-à-vis du Japon en raison de leur rôle historique dans l’histoire du pays et de leurs accointances avec le régime impérialiste de Tokyo avant la Seconde Guerre mondiale. Sasakawa Yôhei, envoyé spécial du Japon pour la réconciliation nationale du Myanmar, a rencontré leur commandant en chef, le général Min Aung Hlaing, avant le coup d’État du 1er février dernier. Cependant tant que la junte militaire restera au pouvoir, le gouvernement japonais n’aura guère de marge de manœuvre. En effet, les droits de l’homme vont prendre une importance accrue en raison de l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche et de la reprise de la majorité dans les deux chambres du Congrès par le Parti démocrate, à l’issue des dernières élections américaines. L’attitude des pays occidentaux vis-à-vis du Myanmar va donc se durcir. Du coup, la position des Japonais va se compliquer quand ils vont vouloir s’opposer aux tentatives de la Chine d’accroître son influence dans ce pays.
Outre des liens diplomatiques, le Japon a toujours fait en sorte d’apporter une aide très conséquente au Myanmar et ce malgré la diminution globale de la part de son budget consacrée à l’aide publique au développement (APD). En fait, Tokyo est le plus grand pourvoyeur d’APD de la Birmanie. Cette aide sous forme de dons et de prêts en yens à des conditions de faveur s’élève au total à 150 000 millions de yens (1,17 milliard d’euros) par an. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon a constamment cherché à intensifier ses relations avec le Myanmar, mais depuis quelques temps cette tactique a pris une tournure géopolitique plus marquée dans la mesure où Tokyo tente de limiter l’influence de la Chine dans la région et d’éviter que les autorités birmanes alignent complètement leur position sur celle de Pékin. La démocratisation du Myanmar occupe par ailleurs une place essentielle dans la stratégie du Japon pour une zone Indo-Pacifique libre et ouverte. Ne serait-ce que pour cette raison, le coup d’État inattendu des forces armées birmanes constitue donc un revers de taille pour la diplomatie régionale nippone.
Aung San Suu Kyi ne s’est pas engagée dans des négociations pourtant essentielles
On ne connaît pas encore exactement les raisons qui ont poussé l’armée birmane à s’emparer brutalement du pouvoir. Mais il semble bien que le coup d’État du 1er février dernier soit directement lié à l’antagonisme très fort qui oppose depuis toujours les militaires à Aung San Suu Kyi et aux membres de son gouvernement. L’antipathie que les uns nourrissent pour les autres s’est aggravée quand la Ligue nationale pour la démocratie a manifesté la volonté de réviser la constitution birmane afin de retirer aux militaires le droit d’occuper de facto un quart des sièges du parlement sans être élus pour autant. Le parti d’Aung San Suu Kyi a également refusé la demande de la Tatmadaw d’organiser de nouvelles élections dans l’État d’Arakan où celles-ci avaient été ajournées lors du scrutin général de novembre 2020 à cause des combats en cours.
À l’heure actuelle, le conflit armé interminable qui oppose les militaires et des groupes ethniques minoritaires de l’État d’Arakan est le problème le plus grave auquel est confronté le Myanmar. Quand la « dame de Rangoon » est arrivée au pouvoir, on espérait que le processus de réconciliation irait de l’avant. Mais il n’en a rien été. Aung San Suu Kyi ne s’est pas du tout engagée dans un dialogue cohérent et constructif avec les insurgés. En fait, les négociations avaient fait davantage de progrès du temps de la junte militaire. Ce qui veut dire que le mécontentement contre le gouvernement d’Aung San Suu Kyi s’est aggravé non seulement chez les minorités ethniques mais aussi dans les rangs de l’armée.
Ceci dit, la victoire écrasante de la Ligue nationale pour la démocratie lors des élections du 8 novembre 2020 a montré que la Conseillère d’État jouit d’un soutien populaire toujours aussi grand. Dans le même temps, le Parti de l’union, de la solidarité et du développement (USDP), très proche des militaires, a perdu un grand nombre de sièges. On comprend donc que son commandant en chef, Min Aung Hlaing, et d’autres hauts responsables de l’armée aient éprouvé le besoin de régler de façon radicale le problème de leur affaiblissement politique, avant même que le parlement ne se réunisse.
La junte militaire a officiellement attribué son intervention à une « fraude massive » à l’occasion des élections. Mais il semble plus probable que la goutte qui a fait déborder le vase soit le ressentiment que les militaires nourrissent à l’égard d’Aung San Suu Kyi. Les rivalités politiques qui divisent le Myanmar ont des racines très profondes et on voit mal comment elles pourraient se résoudre à court terme. Et plus elles persisteront, plus la position du Japon sera difficile et plus la Chine aura de chances d’accroître son influence sur le Myanmar.
(Photo de titre : des Birmans devant l’Université des Nations Unies (UNU) de Shibuya, à Tokyo, le 1er février 2021. Ils sont en train de protester contre l’arrestation de la Conseillère d’État Aung San Suu Kyi par la junte militaire du Myanmar. © Kyodo)