Tous les prisonniers sont revenus

Des hommes portant des uniformes de prison couleur orange, immédiatement reconnaissables comme des prisonniers, ont quitté l’enceinte de la prison ; 24 heures plus tard, environ 500 d’entre eux sont revenus. La quasi-totalité d’entre eux ont ensuite participé au déchargement des secours à bord des navires à la demande du gouverneur de la préfecture. Les citoyens ont été surpris et reconnaissants de voir les prisonniers engagés dans des travaux dangereux de déchargement sur le quai du port de Yokohama, fortement endommagé par le tremblement de terre.

Comme dit le proverbe : « Un guerrier meurt pour ceux qui connaissent sa valeur. » Shiina était au courant de tous les crimes de ses détenus, leur contexte, leurs relations familiales, etc., Il savait adresser un mot personnel à chacun, quand l’occasion s’en présentait. Les détenus l’écoutaient pour la simple raison qu’il savait les appeler correctement par leur nom. Shiina était respecté pour sa conviction que la punition n’est pas un châtiment mais une éducation, et que l’amour et la confiance en l’humanité doivent en être la base. Ils ont pris l’initiative de participer au travail de déchargement comme une manière de retourner la gentillesse de Shiina.

Environ la moitié des prisonniers ont ensuite été transférés à la prison de Nagoya sur un navire de guerre, et de nombreux citoyens de Yokohama étaient présents sur le débarcadère près de la prison pour les saluer avant le transfert. Beaucoup d’entre eux sont venus exprimer leur gratitude pour le déchargement des secours.

Des citoyens accompagnant les prisonniers embarqués sur le Yûbari.
Des citoyens accompagnant les prisonniers embarqués sur le Yûbari.

Le nombre exact de prisonniers libérés était de 934 ; à la mi-septembre, lorsqu’un deuxième transfert eut lieu, 694 étaient de retour. Ainsi, le nombre de personnes non retournées était de 240. Shiina s’est inquiété de ce qu’étaient devenus les prisonniers libérés, craignant qu’ils aient été victimes des milices qui voyaient d’un mauvais œil les réfugiés et qui ont commis des violences dans diverses parties de la région de Kantô. Cependant, il fut rapidement soulagé, en apprenant que 176 étaient rentrés pour aider leur famille. Les 64 derniers s’étaient présentés dans d’autres prisons. Tous ont été confirmés sains et saufs.

Au contraire, la radio étant encore inexistante à l’époque, toutes sortes de rumeurs ont circulé. On a dit que les prisonniers de la prison de Yokohama avaient commis des vols et des viols, ont volé les épées de leurs gardes, et autres actes malveillants. Ces fausses informations ont été publiées dans les journaux des régions du Kansai ou du Tôhoku. Personne ne les a jamais corrigées et elles sont restées comme des vérités historiques dans de nombreuses bibliothèques publiques, sous forme d’éditions réduites ou de recueils photographiques. Par contre, l’aide des prisonniers au déchargement des secours n’a jamais été signalé.

Les prisons japonaises ont 150 ans

Ce n’est qu’au début de l’ère Meiji (1868-1912) que des prisons ont été construites pour la première fois au Japon pour accueillir les prisonniers. Jusqu’alors, l’éventail des peines était : la peine de mort, l’exil, l’interdiction de résidence, l’assignation à résidence, le fouet et le tatouage. Aucune peine de prison et donc, aucun centre de détention n’existait.

Quand le nouveau gouvernement Meiji prit l’Europe occidentale comme modèle pour son système législatif et pénal, on se mit à construire des prisons. Les peines portaient dorénavant sur la vie (peine de mort), sur la liberté (emprisonnement, réclusion et détention) et sur la propriété (amendes et sanctions). Les prisons furent construites dans le style occidental, des bâtiments à structure radiale avec un atelier de travail et une cour, car le travail devait maintenant faire partie de la peine.

La prison de Miyagi, achevée en 1879. Les cellules sont des structures en bois sur le modèle de la prison de Louvain, en Belgique.
La prison de Miyagi, achevée en 1879. Les cellules sont des structures en bois sur le modèle de la prison de Louvain, en Belgique.
Des prisonniers au travail au début de l'ère Meiji
Des prisonniers au travail au début de l’ère Meiji

La relation entre les détenus et les gardiens est devenue plus ténue

Depuis une cinquantaine d’années, la plupart des prisons ont adopté une politique de « maintien de la discipline et de l’ordre » dans la gestion de leurs installations, et ont suivi une approche managériale consistant à appliquer des règles détaillées au nom de l’inculcation d’un esprit respectueux de la loi. Toutefois, l’environnement carcéral a considérablement changé ces dernières années en raison de la diminution du nombre de détenus et de l’évolution de la qualité de la population carcérale. Il convient de noter l’augmentation des espaces de type maison de repos en raison du vieillissement de la population carcérale et le retrait du travail pénitentiaire visant à transmettre des compétences professionnelles en raison de la diminution du nombre de détenus éligibles à ces pratiques.

Quatre nouvelles prisons ont été construites il y a 20 ans grâce au secteur privé, mais ces dernières années, un certain nombre de prisons traditionnelles ont été supprimées en raison d’une forte baisse du nombre de détenus. En outre, la sécurité des machines a augmenté et la communication entre les agents pénitentiaires et les détenus est devenue moins fréquente. Une diminution de la compétence des agents pénitentiaires est à craindre.

Il existe deux axes de relations dans les prisons, gérées par une structure hiérarchique stricte. D’un côté, la relation hiérarchique entre les agents pénitentiaires, et d’un autre côté la relation entre les agents pénitentiaires et les détenus. Au fur et à mesure que l’organisation se rigidifie, ces relations deviennent également plus conservatrices et la priorité est donnée au premier axe. Aujourd’hui, le directeur a peu de contacts individuels avec les prisonniers. De même les contacts entre le directeur et les agents pénitentiaires, l’encadrement ne discute plus du tout de la situation avec les gardiens de rang inférieur.

Le plus inquiétant est l’état des relations entre les détenus et les gardiens. Aucune communication ne peut s’instaurer sans confiance. En faisant confiance aux prisonniers, comme l’a fait Shiina, les prisonniers en viennent à faire confiance aux agents. Outre le directeur et les autres officiers d’encadrement, les agents pénitentiaires sur le terrain, qui sont au sens large des éducateurs, ne doivent pas oublier de traiter les détenus avec humilité et vertu afin de gagner en retour leur confiance et leur respect. L’administration pénitentiaire n’a pas d’autre point de départ que cette relation de confiance entre personnes.

(Voir également notre article : Le Grand tremblement de terre du Kantô, le monstre qui a dévasté Tokyo et Yokohama)

(Photo de titre : Shiina Michizô donnant des instructions aux prisonniers avant leur transfert à la prison de Nagoya)