Les stratégies de protection de la culture de l’ère Meiji

Avant d’en dire davantage sur la situation actuelle, permettez-moi de vous rappeler brièvement les grandes lignes de l’histoire des politiques gouvernementales modernes pour la protection des biens culturels du pays.

La première utilisation du terme « trésor national » (kokuhô en japonais) date du XIXe siècle, époque des réformes de modernisation introduites par le gouvernement Meiji. Kuki Ryûichi est le premier à utiliser ce terme. Il diligentait alors une enquête à l’échelle du pays tout entier sur les biens culturels en tant que président d’un comité gouvernemental nouvellement créé, et plus tard premier directeur général du Musée impérial (aujourd’hui Musée national de Tokyo). Dans un discours prononcé en janvier 1889, Kuki Ryûichi se fait l’avocat de l’importance d’étudier l’histoire des œuvres d’art. Lui, ou encore Okakura Tenshin, un de ses proches collaborateurs dans le domaine de la politique culturelle, avaient été profondément choqués par l’iconoclasme anti-bouddhique (en japonais haibutsu-kishaku) qui s’était emparé de l’Archipel dans les premières années de l’ère Meiji (1868-1912), menant à la destruction d’innombrables trésors de l’art bouddhique. Kuki Ryûichi et Okakura Tenshin avaient à cœur de réparer autant qu’ils le pouvaient les dégâts causés. C’est ainsi qu’ils mirent en en place un nouveau système pour la protection du patrimoine culturel du pays, pour eux, digne d’un État moderne.

En 1897, grâce à leur dévouement total et à leur travail acharné, la Loi sur la préservation des sanctuaires et des temples anciens est adoptée. Commencent alors à être désignés « trésors nationaux » des objets jugés « particulièrement précieux pour leur importance historique ou en tant que modèles artistiques ». Ainsi, en 1929, est rédigée la Loi sur la préservation des trésors nationaux, révisée après la guerre pour devenir la Loi sur la protection des biens culturels. Ce texte est toujours en vigueur aujourd’hui. Il est important de souligner un point dans ce contexte. On dit parfois que très peu de textes législatifs, dans le droit japonais moderne, n’ont pas été modelés sur un précédent texte en vigueur dans un pays occidental. Mais les lois régissant la protection des biens culturels sont une exception. Elles ont été patiemment rédigées par tâtonnements, fruit d’essais et d’erreurs. Mais cela prend toute son importance, car cela signifie que le Japon bâtit de lui-même les bases de son statut de puissance culturelle.

Comme le suggère le discours de Kuki Ryûchi évoqué ci-dessus, la fin du XIXe siècle est une période tourmentée pour le Japon dans le domaine culturel. L’Archipel adoptera finalement une stratégie de « défense culturelle », cherchant à protéger son patrimoine traditionnel de la concurrence internationale. Si le Japon n’épargnait aucun effort pour rattraper les puissances occidentales sur le plan diplomatique et économique, il cherchait également désespérément à mettre en place un système de lois permettant de mettre un terme aux nombreuses fuites de biens culturels du pays. Par ailleurs, en exportant de façon appropriée des chefs-d’œuvre exceptionnels de l’art et de l’artisanat japonais, le gouvernement avait à cœur de transformer la culture traditionnelle de sorte qu’elle contribuerait à la puissance nationale et au prestige du Japon dans le monde entier.

Le passage de termes plus anciens tels que « antiquités et biens culturels anciens » à « trésors nationaux » s’est fait progressivement, de la fin des 1880 vers le début des années 1890. Cette période coïncide avec la naissance du Japon en tant qu’État-nation moderne. Pendant l’époque d’Edo (1603–1868), la plupart de ces trésors nationaux appartenaient à des temples, la noblesse traditionnelle, et à d’autres familles de particuliers. Les désigner « trésors nationaux » alors qu’ils restaient entre les mains des mêmes propriétaires était un gage de la solidité de l’administration culturelle du gouvernement et aussi et surtout montrait au peuple que des systèmes nationaux modernes étaient bel et bien en train d’être mis en place. Le fait que les biens appartenant à des collections de la famille impériale aient été exclus du statut de trésors nationaux était parfaitement logique selon ce système, puisque l’appareil d’État tout entier s’articulait autour de l’empereur et de sa famille. Et de surcroît, le fait qu’une décision ait été prise pour perpétuer ce système en tant que « pratique établie de longue date » lorsque la Loi sur la protection des biens culturels a été mise en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale reflète le point de vue selon lequel, malgré tous les récents bouleversements, le pays tenait à maintenir le système impérial en place sous une forme renouvelée d’après-guerre, avec l’empereur en tant que symbole de la nation.

Exceptions

Depuis mars 2023, au total, 13 377 œuvres d’art ont reçu le statut de biens culturels importants, dont 1 132 trésors nationaux. Est-ce que ce nombre est élevé ? Certes, il ne représente qu’une proportion infime des œuvres d’art qui pourraient être raisonnablement désignées comme ayant une « grande valeur du point de vue de la culture mondiale », comme nous l’avons vu ci-dessus avec la non-inclusion des trésors da la collection de Shôsô-in. Mais en même temps, si le nombre de trésors nationaux continue d’augmenter indéfiniment, nous en arriverons à un point où il n’y aura tout simplement plus assez de main-d’œuvre ou de fonds pour gérer la charge de travail nécessaire à la préservation des trésors nationaux.

Le nombre de trésors nationaux potentiels augmente d’autant plus si vous prenez en compte le fait que, dans mon domaine qui est l’art moderne (période définie comme s’étendant depuis l’ère Meiji jusqu’à nos jours), pas une seule œuvre n’a été désignée trésor national. L’œuvre d’art la plus récente à avoir reçu cet honneur est le Takami Senseki zô (Portrait de Takami Senseki), une peinture de Watanabe Kazan, datant de 1837. Il y a une exception à cela ; il s’agit de la Maison des hôtes d’État du Palais d’Akasaka (Geihinkan), construite en 1909, reconnue comme trésor national pour son architecture exceptionnelle.

Initialement, les lois sur la protection des biens culturels ont été introduites entre la deuxième moitié du XIXe et les premières décennies du siècle suivant. À cette époque, un consensus définissait quelles étaient les plus belles œuvres d’art depuis une période s’étendant à partir du milieu de l’époque d’Edo, mais pas encore pour toutes les œuvres créées après le XVIIIe siècle. Il a donc été décidé que les œuvres récentes seraient purement et simplement exclues. Des artistes de gravure sur bois tels que Hokusai ou encore Hiroshige, contemporains de Watanabe Kazan, rencontraient déjà un grand succès à l’étranger, où ils exerçaient une influence considérable sur les artistes impressionnistes notamment. Cependant, le Japon, qui se modernisait peu à peu, avait tendance à se désintéresser des estampes traditionnelles ukiyo-e et d’autres formes d’art populaire de l’époque d’Edo. Les œuvres de ces artistes n’ont jamais été véritablement sérieusement envisagées comme chefs-d’œuvre de l’art japonais, aux côtés des autres trésors nationaux de l’Archipel.

Lorsque la nouvelle loi est entrée en vigueur après la guerre, plus de 80 années s’étaient écoulées depuis la Restauration de Meiji. Avec les changements dramatiques qui avaient eu lieu à cette époque, un certain nombres d’œuvres de l’ère Meiji ont été désignées « biens culturels importants ». Parmi ces œuvres figurent notamment Hibo kannon de Kanô Hôgai (avec Avalokitesvara en tant que mère miséricordieuse). Hakuun kôju (Nuages blancs avec feuilles d’automne) de Hashimoto Gahô, et Oiran (La courtisane) et Sake (Saumon) de Takahashi Yuichi.

L’exposition Secrets des biens importants nationaux a ouvert ses portes jusqu’au 14 mai dernier, réunissant pas moins de 51 œuvres (sur un total de 61) modernes qui ont été désignées « biens culturels importants » dont 17 issues de la collection permanente du musée lui-même. Les visiteurs peuvent tester leurs capacités à prévoir l’avenir et essayer de deviner quelles œuvres d’art de l’ère Meiji seront désignées trésors nationaux dans les années à venir.