Les trésors nationaux : passé, présent et futur
Dans cet article, nous avons passé en revue les systèmes en place pour le processus de désignation des trésors nationaux et retracé leur historique. Ces systèmes législatifs, qui ont connu de nombreuses évolutions, ont joué à coup sûr un rôle utile dans la protection du patrimoine artistique du Japon et dans la sensibilisation du public à reconnaître les œuvres d’art exceptionnelles. Mais attention, ce serait une grave erreur d’en faire un fétiche. Il existe une tendance regrettable à se demander si telle ou telle œuvre est un « trésor national » ou non, et à l’évaluer uniquement sur la base de ce critère plutôt arbitraire. La désignation d’une œuvre « trésor national » des siècles après sa réalisation ne nous renseigne en rien sur l’inspiration qui a poussé son créateur à la réaliser. Et pour le spectateur, le fait qu’une œuvre d‘art ait été désignée trésor national a tendance à encourager les idées préconçues qui empêchent une évaluation impartiale de l’œuvre et d’autres de l’apprécier.
Prenons un exemple parmi les œuvres d’art de la collection de la Maison impériale qui ont été récemment désignées « trésors nationaux ». Assurément, le Royaume coloré des êtres vivants d’Itô Jakuchû est une magnifique série de peintures. Mais la valeur intrinsèque de l’œuvre n’est pas définie par le fait qu’elle soit ou non désignée « trésor national ». La famille de Jakuchû était grossiste sur un marché de légumes à Kyoto. Mais il choisira plus tard une autre voix. Pendant une dizaine d’années, il se consacra pleinement au 30 rouleaux suspendus et choisit d’en faire don au temple Shôkoku-ji en tant qu’offrande pour le salut de son défunt père et d’autres membres de sa famille. L’acte de création a dû être un effort spirituel et créatif, mobilisant une grande quantité d’énergie, semblable à la prière elle-même.
Pendant de nombreuses années, ses œuvres furent exposées dans la salle de prière principale du temple, en tant que trésors de l’édifice. il fallut attendre 1889 pour qu’il en soit fait don, alors que le temple peinait à se remettre des ravages subis pendant la ferveur nationaliste anti-bouddhiste des années qui suivirent la Restauration. Le temple reçut une certaine somme en guise de remerciement pour ce don. Grâce à cet argent, le temple Shôkoku-ji put se remettre des ravages causés par cette frénésie iconoclaste. Les rouleaux se firent plus tard connaître en tant que trésors nationaux (gyobutsu). Ils étaient même parfois exposés aux visiteurs. Le grand écrivain de l’ère Meiji, Natsume Sôseki, qui est lui aussi venu admirer les 30 rouleaux, les évoque fréquemment dans ses ouvrages.
Mais ce n’est que ces 20 dernières années qu’Itô Jakuchû est devenu un artiste grand public au Japon. Il ne faut pas oublier que cette popularité, l’artiste la doit aux efforts du Musée des collections impériales, qui a conservé avec le plus grand soin les œuvres et les a régulièrement exposées au public. C’est également grâce au Musée des collections impériales que la valeur inestimable de ses œuvres a pu enfin être reconnue par un si large public.
Malgré les nombreux points positifs de ce système, je ne peux m’empêcher d’émettre quelques réserves quant au concept de « trésors nationaux » dans sa totalité. Les « trésors irremplaçables de la nation » ne sont assurément pas limités aux œuvres officiellement reconnues comme des chefs-d’œuvre au regard de la loi. Il incombe au gouvernement la responsabilité d’élaborer des stratégies qui garantiront un filet de sécurité non seulement pour un petit nombre de trésors nationaux mais également pour tout le patrimoine artistique et culturel japonais. De la même façon, en tant que citoyens, il serait erroné de nous contenter des trésors nationaux choisis en notre nom par un comité d’experts du gouvernement. Au contraire, nous devrions partir à la recherche de nos propres « trésors nationaux », les chérir et en prendre le plus grand soin pour les générations futures. C’est une vision qui, à mon sens, nous rapprochera du type de pouvoir culturel qui sert les besoins de plus en plus éclectiques du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.
(Photo de titre : l’empereur Naruhito et son épouse l’impératrice Masako au Musée national de Tokyo en compagnie de leur fille la princesse Aiko, à l’occasion de l’Exposition spéciale des trésors nationaux, pour le 150e anniversaire du musée, le 24 novembre 2022. Jiji)
