Un incrémentalisme à vue
Le visa pour compétences spéciales instauré en 2019 était une initiative des services du Premier ministre. Cela ne signifie pas pour autant que ce sont eux qui assument de jouer un rôle directeur en ce domaine.
Pour Higuchi, les services du Premier ministre ont accepté l’une des demande faites par les organisations patronales en matière d’assouplissement de la réglementation, dans le cadre de discussions portant sur des mesures pour l’économie incluant une réforme des modes de travail.
Le fait qu’il n’existe pas de ministère assumant le commandement en ce domaine empêche la naissance d’une politique rationnelle et systématique. Parce qu’il a l’autorité sur les mesures de contrôle des frontières et d’immigration, le ministère de la Justice a un grand pouvoir par rapport à l’accueil de travailleurs étrangers, mais il ne mène pas de réflexion sur la manière dont cette main-d'œuvre sera employée. Quant au ministère du Territoire, des Infrastructures, des Transports et du Tourisme, et au ministère de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche, ils ont pour principe de base de répondre aux demandes du secteur privé.
« Normalement, le ministère de l’Économie devrait prendre l’initiative en ce domaine, mais en règle générale, il ne s’intéresse qu’à la main-d'œuvre étrangère hautement qualifiée, parce qu’il ne réfléchit qu’au secteur des technologies de l’information. »
Dans les autres pays, un changement de gouvernement conduit souvent à une évolution de la politique migratoire, et à un équilibre de la politique de ce secteur, car les différents partis se répartissent les rôles à cet égard. Mais au Japon, les changements de gouvernements sont très rares.
« Il est permis de penser que pour le Parti libéral-démocrate en tout cas, la destruction de cet incrémentalisme qui mène à un patchwork de mesures n’offrirait aucun avantage. Son véritable objectif est de de garantir un accès le plus large possible à la main-d'œuvre étrangère, mais petit à petit, de manière à ce que la droite du parti ne s’y oppose pas. En réalité, une augmentation graduelle ne permet pas d’apporter une résolution fondamentale à la grave pénurie de main-d'œuvre, et on ne peut que dire que le PLD n’en est pas vraiment conscient. »
Le Japon qui n’investit pas
Higuchi indique aussi que le Japon a placé la barre trop haut par son attachement excessif aux « compétences spéciales ».
« Plutôt que d’affirmer qu’il faut un examen parce que ce visa n’est pas destiné à la main-d'œuvre non qualifiée, une mesure plus rationnelle aurait été d’accepter la venue de personnes en cours de formation qui la poursuivraient au Japon. Cela nécessiterait cependant la mise en place au départ d’un programme de formation suffisant, essentiellement des cours de langue japonaise. »
Il ne s’agit pas de cours de japonais comme en offrent certaines collectivités locales une ou deux fois par semaine. Une telle formation implique un programme de cours intensif, de manière à ce que les nouveaux arrivants n’aient pas de problèmes de communication sur leur lieu de travail. Ces cours devraient être pris en charge par le gouvernement, qui garantirait à ceux qui les suivraient un minimum vital. Mais le gouvernement n’aime pas dépenser « inutilement » l’argent public, et il n’est pas prêt à le faire.
« En Europe, des cours de langue sont offerts comme une partie de la formation professionnelle. Aux États-Unis, on n’investit pas dans les ressources humaines, mais il n’y a pas non plus de conditions nécessitant une qualification qui prouve une certain niveau de compétences au bout de quelques années. Au Japon, on n’investit pas non plus dans ce domaine, mais on exige des compétences. Sans investissement de formation, comment imaginer que la main-d'œuvre se développe ? On ne comprend pas que miser sur la formation est un bon investissement, car les personnes formées rendront à la société sous forme d’impôt ce qui a été dépensé pour elles, et cela mettra fin à la pénurie de main-d'œuvre. »
Activer le potentiel que représentent les immigrés
Les enquêtes de Higuchi Naoto auprès des immigrés d’ascendance japonaise établissent qu’il y a une forte corrélation entre la maîtrise du japonais et les choix professionnels.
« De bonnes connaissances en japonais sont indispensables pour obtenir un travail permanent ou créer sa propre entreprise. Il est aussi fréquent que les immigrés trouvent des bons postes de travail grâce à des recommandations faites par des Japonais, alors qu’il est fréquent que ceux recommandés par les réseaux d’immigrés soient précisément des “boulots d’immigrés”. Des relations plus solides avec des Japonais sont avantageuses pour l’intégration des immigrés dans la société, pour le partage culturel, et pour l’économie dans son ensemble »
Des immigrés originaires d’Asie du Sud, à commencer par des Pakistanais, se sont lancés dans le commerce des voitures d’occasion, et ce marché est aujourd’hui mondial. D’après Higuchi, les acteurs principaux de ce secteur sont des immigrés mariés à des Japonaises ayant un titre de séjour spécial (visa de conjoint).
« L’OCDE estime que l’esprit d’entreprise et les business ethniques créés par les immigrés contribuent à la croissance économique. Au Japon, la création de sociétés de ce type n’est même pas reconnue. Cela va encore plus loin, puisque les immigrés n’ont même pas le droit de changer de secteur d’activités. Cela élimine le potentiel de croissance basé sur leur dynamisme. Un changement radical d’approche est indispensable. »
(Reportage et texte d’Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : un jeune indonésien travaillant dans une usine japonaise avec un visa de stagiaire technique, à Ôizumi, dans la préfecture de Gunma, le 16 octobre 2018. AFP/Jiji)
