Le Japon ménage son sentiment de supériorité

Les différences d’agendas cachés sous-jacentes aux relations nippo-américaines vont finalement dégénérer en une guerre totale. L’attaque japonaise sur Pearl Harbor en 1941 débouchera sur des massacres et des destructions massives. Les journaux américains publiés pendant la guerre traitaient les Japonais de « singes » et au Japon on parlait des Américains comme de monstres diaboliques.

Pour Yoshimi, « les Japonais étaient représentés comme des singes à cause d’une conception racialisée de l’évolution des sociétés. Les Américains pensaient que contrairement aux sociétés occidentales blanches qui tenaient le haut du pavé civilisationnel, les pays émergents d’Asie (aux rangs desquels comptait le Japon) n’en étaient qu’aux premiers stades de l’évolution et que leurs habitants s’apparentaient à des singes. »

Les États-Unis déshumanisaient l’ennemi, « ils ont analysé froidement la structure de la société et des cités japonaises, puis, sur la base de ces données, les troupes ont pu procéder à des massacres de masse et à des raids aériens ». Le Japon, lui, n’avait ni le recul de cet esprit scientifique ni les données nécessaires pour aller à l’affrontement direct avec les USA, se contentait de trouver que « les États-Unis étaient un ogre insatiable ».

(© Yokozeki Kazuhiro)
(© Yokozeki Kazuhiro)

Yoshimi pense qu’en acceptant la capitulation et l’occupation, le Japon a reconnu son infériorité dans cette hiérarchie des peuples vis-à-vis des États-Unis, mais collaborer avec les USA lui permettait de ne pas entamer son sentiment de supériorité « raciale » à l’égard des autres pays asiatiques.

Tokyo Disneyland comme symbole : consommer l’Amérique

Au début de la Guerre froide, le Japon profite de la période de prospérité économique que lui ouvre le traité de sécurité américano-japonais. L’Archipel adopte la culture américaine et fait rimer consommation et richesse. Yoshimi explique en quoi cela correspondait aux intérêts américains :

« En Asie, des lignes de front de la Guerre froide passaient par la péninsule coréenne, à Taïwan, au Vietnam et aux Philippines. Pour appuyer les troupes stationnées, il fallait une base économique et industrielle installée à proximité. Le Japon allait remplir ce rôle et pour qu’il puisse remplir cette fonction de base arrière, les États-Unis ont fourni au Japon les technologies et les fonds nécessaires pour relancer son économie et soutenir son développement industriel. Le Japon, lui, en a profité pour s’implanter sur les marchés asiatiques et prospérer sans prendre de risques militaires. De nombreux Japonais étaient heureux que leur pays puisse s’emparer de cette opportunité. Le traité de sécurité américano-japonais qui liait militairement les États-Unis et le Japon, a fini par dynamiser progressivement l’économie et même la culture.

Yoshimi prend l’exemple de Tokyo Disneyland, qui a ouvert ses portes en 1983. Pour lui cette mecque de la consommation de la culture américaine dans le Japon d’après-guerre, est un symbole de l’acculturation du Japon aux valeurs américaines.

Tokyo Disneyland, qui a fêté ses 40 ans en 2023, continue d’attirer aujourd’hui encore de nombreux visiteurs. (Jiji)
Tokyo Disneyland, qui a fêté ses 40 ans en 2023, continue d’attirer aujourd’hui encore de nombreux visiteurs. (Jiji)

« Les parcs à thème Disney installés à Tokyo sont l’avant-poste de la percée de l’américanisation. “Western Land” s’inspire de la conquête de l’Ouest, quand les peuples autochtones ont été dépossédés de leurs terres. Dans “Adventure Land”, les visiteurs explorent des jungles et des îles tropicales, de la même manière que les USA se sont étendus vers l’ouest dans le Pacifique et au-delà. L’expédition du commodore Perry et la guerre du Pacifique sont un prolongement de cette histoire. Mais, de nombreux Japonais profitent de ces attractions sans prendre conscience des sous-entendus historiques et culturels. Ils consomment ces chimères et finissent par s’acculturer. »

L’importance des mers

Mais cette situation ne saurait durer indéfiniment et la réélection de Donald Trump est peut-être un catalyseur majeur de changement. Comme mentionné dans le premier volet de cette série, l’attachement des Japonais pour les États-Unis pourrait se détériorer en raison de la politique coercitive de l’administration Trump et les relations bilatérales pourraient s’en trouver durablement altérées.

À l’ouest du Japon, la Chine veille. Devenue une grande puissance économique, elle a de son côté renforcé son potentiel militaire. Impossible d’ignorer la Corée du Nord et la Russie qui se font toujours plus menaçantes. Dans quelle voie le Japon doit-il engager sa diplomatie pour naviguer dans ce climat de tensions ?

Vu la nature changeante de l’ordre mondial au cours du siècle dernier, Yoshimi pense que le XXe siècle peut être considéré comme une ère de « force centripète » où trônent de grands empires tels que les États-Unis et l’Union soviétique. Avec en toile de fond la mondialisation croissante, ils étaient dotés d’une force d’attraction massive. Mais de nos jours, « la mondialisation a atteint ses limites, nous sommes désormais passés à une ère où les forces centrifuges dominent ». Ces nouvelles pressions risquent d’éloigner les pays des anciens pôles et l’ordre mondial est moins susceptible de se réduire à une ou deux puissances centrales.

Dans ce contexte, Yoshimi estime que les relations du Japon avec des pays comme la Corée du Sud, Taïwan et d’autres nations de l’Asie du Sud-Est devraient être plus importantes que jamais.

« Le Pacifique Ouest abrite l’archipel japonais, les Philippines, l’Indonésie et des milliers d’autres îles et pays côtiers et chacun est doté d’un riche patrimoine culturel. Les nations de cette région pourraient réfléchir à se rapprocher les unes des autres afin d’élaborer un nouveau bloc diplomatique, qui leur permettrait de rester à distance tant des USA que de la Chine. »

Le Japon a peut-être déjà atteint ce point où il ne peut plus se permettre d’être un suiveur de l’administration Trump ou des États-Unis en général. La diplomatie japonaise ne gagnerait-elle pas à explorer de « nouvelles voies » ?

(Texte de Koizumi Kôhei et d’Igarashi Kyôji, de Power News. Photo de titre : Yoshimi Shun’ya dans son bureau de professeur au campus Tama Plaza de l’Université Kokugakuin. © Yokozeki Kazuhiro)