En janvier 2025, le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a ouvert une nouvelle phase dans les relations nippo-américaines. Dans ce deuxième volet, Yoshimi Shun’ya, le sociologue et expert en relations bilatérales, examine l’histoire moderne des relations entre le Japon et les États-Unis et analyse pour nous les perspectives d’avenir qui se dessinent.
(Voir la première partie : L’unité nippo-américaine mise à mal par l’atypique président Donald Trump)
Lettres à MacArthur
Il y a 80 ans, le Japon capitulait sans condition. Suite à ce grand tournant dans ses relations avec les États-Unis, il allait perdre son indépendance et endurer plus de six ans d’occupation dont le centre névralgique serait le quartier général du commandant suprême des forces alliées (GHQ) dirigé par le général MacArthur.
Yoshimi Shun’ya est sociologue, et dans ses livres, il a abordé divers épisodes de la période d’occupation. L’un d’entre eux fait fond sur Dear General MacArthur de Sodei Rinjirô publié en 2001, qui compile la correspondance adressée au GHQ : 440 000 missives envoyées par des Japonais au général MacArthur.
Ce qui est surprenant, c’est que bon nombre de ces lettres abonde de bienveillance à l’égard du général MacArthur et des États-Unis. On y lit l’acceptation de la domination américaine « pour le bonheur prochain de tous les Japonais et de leurs descendants » et le désir de remettre la reconstruction du Japon entre les mains des USA, certaines missives envisageant même une alliance entre le Japon et les États-Unis.
Pourtant quelques années auparavant, la plupart des Japonais méprisaient encore ces « barbares anglo-saxons », habitant sur les plus grandes îles de l’Archipel, ils avaient vu les métropoles japonaises réduites à néant par les raids aériens, voire connu les bombardements atomiques de Hiroshima et de Nagasaki.
Comment un revirement aussi rapide était-il possible ?
Yoshimi considère que ce type de revirement n’est pas si difficile à comprendre quand on connaît l’histoire du Japon. « Pendant l’ère Meiji (1868-1912), le Japon qui se rapprochait de l’Occident, incarnée par les États-Unis, a nourri un sentiment de supériorité à l’égard du continent asiatique », souligne-t-il.
La Chine compte parmi les nations victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, et pourtant Yoshimi pense que si l’occupation avait été aux mains de la Chine plutôt que des USA, il est peu probable que les Japonais aient été aussi dociles. De fait, en révérant MacArthur et en cherchant à s’aligner sur les États-Unis, le Japon d’après-guerre n’avait pas à remettre en question « ce sentiment de supériorité vis-à-vis de l’Asie qui l’animait avant le conflit ». Pour le sociologue, cela explique que les Japonais aient pu finalement devenir pro-américains et accepter le nouvel équilibre des forces malgré la forte opposition qui s’est fait sentir à l’approche du traité de sécurité américano-japonais de 1960.
Les « vaisseaux noirs » et l’expansion vers l’Ouest des États-Unis
Yoshimi pense qu’il faut remonter à l’arrivée des « vaisseaux noirs » du commodore américain Matthew Perry en 1853 pour trouver les racines de cette mentalité. Face à la puissance militaire de la flotte à vapeur ultramoderne de Perry, le shogunat d’Edo abandonne sa politique isolationniste pourtant pluriséculaire et s’ouvre au monde. Les troubles socio-politiques qui s’ensuivent font tomber le gouvernement militaire (bakufu) d’Edo. La Restauration de Meiji de 1868 inaugure une nouvelle gouvernance et fait grandement évoluer les mentalités. Pendant plus de 1 500 ans la Chine, puissante civilisation voisine, avait été la principale référence du Japon, comme le montrent par exemple les missions diplomatiques japonaises envoyées en Chine sous les dynasties Sui (581-618) et Tang (618-907) et qui avaient modelé le paysage culturel japonais. Dans ce sillage, le Japon de Meiji va se transformer.
Yoshimi poursuit : « Avant l’arrivée de Perry, les dirigeants japonais avaient toujours pris soin de rester proches de la Chine. Ils souhaitaient imiter cette civilisation avancée qu’était à leurs yeux l’Empire chinois, mais ils craignaient d’être absorbés. ». Les vaisseaux noirs ont montré aux Japonais qu’à l’Est il existait un autre pays doté d’une puissance autrement considérable et d’une civilisation encore plus avancée. Le Japon comprend qu’il peut faire fond de ses relations avec les États-Unis pour prendre l’avantage sur la Chine.
Mais vue d’Amérique, la mission de Perry est d’une toute autre teneur.
Les 13 colonies de l’Est des États-Unis ont pris leur indépendance en 1776 et le pays s’est progressivement agrandi en s’emparant à l’ouest des terres des peuples autochtones. En 1848, les colons américains annexent les territoires de la côte ouest et les intègrent aux États-Unis. « Les Américains justifient le massacre massif des peuples autochtones, la confiscation de leurs terres et la colonisation des îles du Pacifique » en se fondant sur le principe de la « destinée manifeste » calviniste censée justifier la mission civilisatrice de la Nation, explique Yoshimi.
Cette notion de « destinée manifeste » allait bientôt pousser les États-Unis vers l’océan Pacifique, et faire d’eux une puissance impériale. Les Japonais finissent par considérer que l’arrivée des vaisseaux noirs et l’ouverture du Japon est une opportunité pour moderniser la nation. Mais Yoshimi explique comment Perry a étudié en profondeur la géographie du Japon « comme s’il anticipait les conflits militaires à venir ».
Avec l’expédition Perry, les Américains voulaient essentiellement affirmer leur hégémonie, leur venue n’était qu’un sous-produit de cette expansion américaine vers l’ouest, qui a finalement abouti à l’annexion de Hawaï, de certaines îles du Pacifique et des Philippines.
Yoshimi souligne que MacArthur lui-même reliait l’occupation américaine d’après-guerre à l’histoire du XIXe siècle : « Les États-Unis étaient sur le point de remporter la guerre contre l’Espagne en 1898 et de prendre possession des Philippines. À cette époque, Arthur MacArthur Jr., le père du général MacArthur, est gouverneur général militaire des Philippines et réprime brutalement le mouvement indépendantiste. Le général MacArthur, qui admire son père, s’en inspire pour gouverner le Japon occupé. Ainsi, avec les MacArthur, on peut redessiner une chaîne d’événements qui va tout droit de l’annexion des Philippines à l’occupation du Japon.


