Les questions mémorielles, un thème central
HARANO Pour le Japon, 2015 marque le 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après les élections législatives de décembre dernier qui ont réaffirmé le gouvernement Abe au pouvoir, l’heure est venue de dresser un calendrier d’action dans de nombreux domaines. Quels sont les points importants ?
KAWASHIMA Le gouvernement Abe est confronté à divers problèmes, en matière de finances publiques et d’économie notamment. Tout d’abord, du point de vue économique et monétaire, il doit prouver que les Abenomics fonctionnent. C’est indispensable. Mais en 2015, le thème le plus lourd est celui de l’histoire. Cette année ne marque pas seulement le 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi le 120e anniversaire de la fin de la première guerre sino-japonaise, le 110e anniversaire de la fin de la guerre russo-japonaise et le centenaire des Vingt et une demandes. Concernant les questions historiques, la communauté internationale pose un regard sévère sur le Japon ; cette année représente pour le pays une opportunité, celle de régler ces questions mémorielles, ou, du moins, de montrer au monde qu’il entend les régler. C’est peut-être même sa dernière chance. Car dans dix ans la Chine sera trop puissante et le Japon peinera à faire entendre sa voix au niveau mondial. Aujourd’hui, il est encore temps d’exposer la logique japonaise. Le faire maintenant est une nécessité.
Cependant, avec la Chine et la Corée du Sud, les difficultés sont importantes. Maintenir le dialogue par le biais de recherches historiques conjointes, par exemple, semble réaliste. Mais l’important est de montrer, tant au Japon qu’à l’étranger, les réconciliations opérées durant ces 70 années sous des formes variées avec les États-Unis, l’Australie, l’Asie du Sud-Est. Ces réussites doivent être mises en avant de façon symbolique. Pendant la guerre, le Japon a envahi des pays et commis des crimes. Mais après-guerre, il n’est pas resté inactif. Dédommagements, actions pour la paix et l’amitié, création du Fonds pour les femmes asiatiques, les actions sont nombreuses. Le premier ministre Abe Shinzô doit agir sur ces bases, par exemple publier un communiqué avec les dirigeants des pays concernés ou diffuser une déclaration depuis un lieu chargé d’histoire.
HARANO Pourquoi les États-Unis ont-ils peu d’estime pour Abe Shinzô ? Cela tient-il aux questions mémorielles, ou craignent-ils, suite à sa large victoire aux législatives, de le voir engager une politique plus conservatrice, par exemple sur la réforme de la Constitution ?
KAWASHIMA Le point de vue des Américains évolue, me semble-t-il. La situation était tendue fin 2013, après la visite de M. Abe au sanctuaire Yasukuni, mais elle s’est ensuite améliorée. Il est néanmoins certain que les libéraux restent critiques. Au début de la campagne législative, M. Abe a fixé comme objectif l’obtention de la majorité. Certains l’ont jugé trop faible, mais il me semble que c’était un message, comme quoi l’objectif n’était pas la révision de la Constitution. Ce type de message, relativement compréhensible au niveau national, est difficilement perceptible à l’étranger. Il faut donc rectifier l’impression que le Japon entier a pris un virage à droite, et apaiser les craintes sur une éventuelle révision constitutionnelle conservatrice ou une militarisation du pays.
Dans le monde entier, les thèmes qui suscitent le plus d’intérêt sont la démocratie, la liberté, les droits de l’homme et l’histoire. En ce qui concerne les questions historiques, le problème des femmes de réconfort pèse lourd, bien entendu. Il est lié aux droits de l’homme, ce à quoi il faut répondre de manière appropriée. La question des visites au sanctuaire Yasukuni aussi est effectivement assez fortement critiquée aux États-Unis ; les questions mémorielles ne doivent donc pas être pensées uniquement en fonction de la Chine et de la Corée du Sud, mais aussi des États-Unis et de la communauté internationale dans son ensemble, il est nécessaire de réfléchir à l’image du Japon que nous voulons donner. Pour résumer, il faut s’atteler au problème de la perception historique de façon à montrer que le Japon participe à la protection des importantes valeurs universelles en place.
