La Déclaration Abe au centre de l’intérêt
HARANO Le gouvernement japonais, sur les questions de perception de l’histoire, a jusqu’à présent publié des déclarations qui, bien que non adoptées en conseil des ministres, précisent sa position officielle. Il s’agit de la Déclaration Kôno émise en 1993 par le porte-parole du gouvernement Kôno Yôhei, sur le problème des femmes de réconfort, et de la Déclaration Murayama publiée en 1995 par le premier ministre Murayama Tomiichi à l’occasion du 50e anniversaire de la fin de la guerre. Cette année sera marquée par la Déclaration Abe ; comment y sera traitée la question des femmes de réconfort, un problème extrêmement délicat ?
KAWASHIMA Le problème des femmes de réconfort, en particulier, n’est pas seulement historique, il relève aussi des droits de l’homme, et il est souvent considéré comme contradictoire avec certaines valeurs universelles. Bref, le risque existe de susciter l’opposition non seulement de la Corée du Sud, mais aussi de l’Occident dans son ensemble. En ayant conscience de la portée particulière de cette question, il faut rectifier les nombreux malentendus et erreurs qui l’entourent et faire entendre la voix du Japon.
Si une Déclaration Abe voit le jour, elle se situera sans doute dans le sillage des Déclarations Murayama et Kôno. Le gouvernement a déjà annoncé qu’il respecterait ces deux textes, c’est un point acquis. Simplement, on peut craindre qu’un ajout à ces déclarations ne donne une impression différente, contradictoire, au Japon comme à l’étranger. Cela ouvrirait la voie à des interprétations variées. Je le répète, il ne s’agit pas de s’opposer à la Chine et la Corée du Sud, et il faut éviter de s’opposer aux valeurs universelles sous peine de dresser Washington et les pays européens contre le Japon.
Bien entendu, il n’est nullement nécessaire de souscrire aux thèses ultralibérales occidentales fondées sur des malentendus. Il faut s’attacher à la vérité historique, tout en tenant compte des droits de l’homme contemporains, dans une double stratégie.
En ce qui concerne les valeurs universelles, la Déclaration devra montrer aux États-Unis et à l’Europe que le Japon cherche la réconciliation, qu’il s’est attelé à la résolution des problèmes. Cela doit également constituer une réponse aux allégations chinoises et sud-coréennes. Et puis, le Japon n’a pas toujours été opposé à la Chine et la Corée du Sud. Kim Dae-jung et Wen Jiabao jugeaient positivement l’action du Japon. Il est souhaitable que la déclaration signale que la Chine et la Corée du Sud ont soutenu l’action japonaise, qu’elle montre l’action menée par le Japon.
La stabilité gouvernementale pour faire table rase de l’après-guerre
HARANO En Asie, 2015 verra l’émergence d’une vaste zone économique axée sur les pays de l’ASEAN. Le premier ministre multiplie d’ailleurs les tournées dans les pays asiatiques, avec quels résultats ?
KAWASHIMA Cela dépend d’abord du regard que l’on porte sur l’Asie du Sud-Est, mais à la base de la diplomatie japonaise en Asie du Sud-Est, de la diplomatie ASEAN+3, se trouve l’idée que la fusion régionale en Asie est de nature fonctionnelle. Donc, l’engagement est différent de celui de l’Europe, qui cherche à construire des « Européens ». La fusion asiatique, c’est le renforcement des liens économiques et la mise en place des règles qui vont avec.
L’important est sans doute, plus que de façonner des Asiatiques de l’Est, d’établir avec l’Asie orientale et les régions environnantes des liens profonds, en quelque sorte émotionnels. Il est nécessaire de relancer les échanges étudiants et les échanges au niveau de la population. Des liens de coopération d’égal à égal, et non plus une relation de soutien du Japon à l’Asie du Sud-Est. Il est temps que ce changement de paradigme intervienne, de considérer l’Asie du Sud-Est comme un acteur, et d’y consacrer du temps et de l’argent. Ce sera le rôle du Centre Asie créé en avril dernier au sein de la Fondation du Japon.
HARANO Le Japon est encore confronté à certains problèmes en Asie, comme la Corée du Nord ou les territoires du nord.
KAWASHIMA Le Japon va être gouverné par le PLD durant les quatre années à venir, ce qui constitue une réelle opportunité. Les contentieux territoriaux sont un dossier qui demande du temps et des relations de confiance entre dirigeants, le gouvernement Abe va donc justement avoir la possibilité de s’y atteler. Quant à la Corée du Nord, c’est le dernier point noir de la diplomatie d’après-guerre du Japon, basée sur des relations pacifiques hors du cadre d’un conflit ou de la colonisation. C’est le seul pays avec lequel la question n’est pas réglée. En un sens, il s’agit de faire table rase de l’après-guerre. Le gouvernement Abe en a la possibilité.
Parler du Japon et parler au Japon
HARANO Nippon.com entre dans sa quatrième année d’existence. Quels sont les enjeux à venir ?
KAWASHIMA On souligne, à propos du Japon, l’aggravation des disparités sociales et la résurgence du nationalisme à divers niveaux. Dans de nombreuses nations, l’opinion publique examine son propre pays sous des angles variés, mais a tendance à simplifier lorsqu’il s’agit d’autres nations. Le Japon est encore mal compris à l’étranger. Qu’il s’agisse de l’Asie de l’Est ou de l’Occident, la diversité du Japon est difficilement perçue.
Les organes gouvernementaux de relations publiques s’attachent à montrer un beau visage du Japon, mais davantage que sa beauté, il est nécessaire de présenter la diversité d’opinions et de points de vue qui existe dans le pays. Sans tomber dans les opinions extrêmes, nous nous attachons à présenter au monde des points de vue équilibrés mais différents. Cette diversité permet de souligner l’ampleur des débats et la pluralité. Parler des questions intérieures fait sens. Il ne s’agit pas seulement de mieux faire comprendre le Japon, mais aussi de souligner qu’il est un pays pionnier dans de nombreux domaines, de montrer les problèmes auxquels il est confronté, les choix qui s’offrent, ceux qui sont faits et pourquoi, ainsi que les résultats qui en découlent ; toutes ces questions doivent également être archivées pour que les pays étrangers puissent s’y référer. Cela a une réelle portée.
Ensuite, il est également important de diffuser le point de vue du Japon sur les événements dans le monde, notamment sur ce qui se passe en Asie de l’Est. Par exemple, lorsqu’il y a des manifestations anti-japonaises en Chine, les gens pensent qu’au Japon, il y a sans doute des manifestations anti-chinoises ; ce n’est pas le cas, et il faut le faire savoir. Sans s’arrêter aux événements intérieurs, il est en même temps indispensable de faire connaître l’opinion des Japonais sur les événements mondiaux.
Enfin, en particulier en 2015, une réflexion doit être engagée sur la façon de répondre aux regards posés sur le Japon en ce qui concerne les questions mémorielles et les valeurs universelles. Et il faut également expliquer aux Japonais comment les gens du monde entier voient le Japon en relation avec ces questions. C’est crucial.
(Propos recueillis par Harano Jôji, directeur représentatif de la Nippon Communications Foundation, le 22 décembre 2014.)