Mondialisation et préservation culturelle

Le travail d'Alex Kerr à Kyoto et Iya a inspiré de nombreuses autres activités de préservation des paysages et de redynamisation des communautés locales à travers tout le pays. Une décennie plus tard, ces projets connaissent un vif succès auprès de nombreux visiteurs qui apprécient les expériences uniques que ces lieux ont à offrir. La maturité du marché domestique et la hausse du nombre de visiteurs étrangers ont ouvert la voie à une diversification du tourisme et des styles de voyage. Tout cela a permis l'essor d'une nouvelle industrie touristique propre au Japon.

A.K. Depuis que je me suis installé à Bangkok en 2005, je travaille principalement en tant que consultant en tourisme et organisateur d'événements culturels. J'ai vécu à Naples étant enfant, donc j'ai des liens avec l'Italie et je voyage souvent là-bas, ainsi que dans d'autres pays d'Europe, d'Amérique, de Chine et du Moyen-Orient. Je voyage constamment autour du monde. Je pense que je suis quelqu'un qui ne peut pas rester au même endroit. Mais d'un autre côté, c'est aussi pourquoi j'étais si déterminé à m'enraciner profondément au Japon.

Récemment, en parallèle de mon travail de restauration de maisons anciennes, on me sollicite beaucoup pour des conférences. Je n'ai jamais été si occupé. En 2014, j'ai publié un livre en japonais intitulé Nippon keikanron (« Théorie des paysages japonais »), dans lequel je traite, de manière critique mais aussi avec une touche d’ironie, tout ce qui défigure le paysage japonais : l'entrelacs aérien de lignes et de poteaux électriques, l'omniprésence des enseignes publicitaires et des panneaux d'affichage, l'usage abondant du béton et du plastique. Et contre toute espérance, il a suscité un vif intérêt.

Lors de sa publication, je pensais que le livre allait faire face à une certaine opposition, parce que j'y exprimais un avis critique sur le paysage japonais alors que j'étais juste un étranger qui avait vécu un longtemps au Japon. Mais ça a été tout le contraire : à mon grand étonnement, de nombreuses personnes m'ont affirmé qu'elles partageaient mon point de vue.

Après une conférence, un membre du public s'est approché de moi pour me confier : « Cela fait un certain temps que je ressens que les paysages japonais ne sont plus ce qu'ils étaient auparavant. Mais jusqu'à maintenant, je ne pouvais pas expliquer en termes concrets où se trouvait le problème. »

« Les sites touristiques étrangers sont ennuyeux : égayons-les grâce aux techniques du tourisme japonais. » Ce photomontage à l'humour noir affirmé a été réalisé pour le livre d’Alex Kerr Nippon keikanron, afin de faire réfléchir le lecteur sur l'ampleur du problème de la destruction des paysages traditionnels. (Photo avec l’aimable autorisation de Shûeisha Shinsho, © Alex Kerr)

Le Japon est un pays que j'affectionne beaucoup, et c'est avec réticence que je critique ses paysages. C'est pourquoi je me sers de l'humour pour susciter l'intérêt du public et faire bouger les choses.

Les projets de restauration de maisons traditionnelles vont dans le même sens. Dans un contexte de mondialisation, de concurrence internationale accrue et de transformation de la structure industrielle, il est plus important que jamais de préserver autant que possible ces paysages, villes, architectures et cultures propres au Japon avant qu'il ne soit trop tard. La durabilité sera un élément crucial de la société mondialisée du XXIe siècle ; c'est d'elle que découlera la croissance économique à l'avenir. Je crois sincèrement que mon travail servira comme modèle de mise en œuvre d’une telle durabilité. J’espère aussi qu’il deviendra une petite pierre de touche pour prédire l'avenir du Japon.

(Interview et texte : Kiyono Yumi. Photos : Kusumoto Ryô. Photo de titre : Alex Kerr et les funaya, maisons à dock de bateau, à Ine, préfecture de Kyoto.)