Écrire, même sans être lue
— En quoi consiste le métier d’écrivain de récits documentaires ?
K.K. Un journaliste, c’est quelqu’un qui enquête à la place des autres sur ce que le monde doit savoir aujourd’hui pour le leur transmettre, quelqu’un qui vit à la croisée de l’Histoire et du temps présent. Ses écrits ont un impact certain sur le monde.
Les récits documentaires, eux, n’ont pas le pouvoir de changer le monde. L’écrivain de récits documentaires écrit dans l’inconnu, mais avec la conviction que son ouvrage sera utile à quelqu’un, quelque part, comme un roman. C’est le rôle échu à l’écrivain, me semble-t-il.
Peut-être ce lecteur n’existe-t-il pas encore aujourd’hui. Mais on espère qu’un jour, quelque part, quelqu’un trouvera ce livre et s’en réjouira.
— Vous n’écrivez donc pas pour un public particulier ?
K.K. Un jour, alors que j’avais presque fini la rédaction de Lettres d’Iwo Jima, je marchais dans la rue après une nuit de travail quand j’ai failli me faire renverser par un vélo. J’ai eu peur, je ne voulais pas mourir avant d’avoir fini d’écrire ce livre, mais en même temps, je me suis demandé si je l’aurais écrit tout en sachant que personne d’autre que moi ne le lirait. La réponse était oui.
N’y a-t-il pas dans le monde des gens et des événements sur lesquels il faut écrire, même sans lecteur ? J’en suis convaincue. Le général Kuribayashi et la bataille d’Iwo Jima en font partie, il me fallait absolument écrire sur eux. Voilà d’où vient ma motivation.
Bien entendu, j’espère être largement lue, mais j’ai compris ce jour-là qu’avant tout, il existait en moi une volonté profonde d’exprimer ces choses par moi-même, avec mes propres mots. En même temps, j’ai éprouvé une certaine résignation, je ne devais pas m’attendre à gagner de l’argent puisque c’était pour moi que j’écrivais (rires).
L’ère Heisei, un bilan de l’ère Shôwa
— L’ère Heisei va bientôt s’achever (ndlr : l’interview a été effectuée au début de l’année 2019, et l’ère Heisei s'est terminée le 30 avril). Pour vous qui écrivez sur l’ère précédente, l’ère Shôwa, que représente cette période finissante ?
K.K. La fin de l’ère Heisei (1989-2019) marquera également la fin de l’ère Shôwa (1926-1989). C’est comme cela que je le vois. Heisei est le bilan de Shôwa. La période durant laquelle nous nous sommes confrontés aux nombreuses questions laissées par l’ère Shôwa, auxquelles nous avons tenté d’apporter une réponse… Avec plus ou moins de succès, me semble-t-il. L’ombre de Shôwa, même si elle est invisible en temps normal, plane sur l’ère Heisei, et apparaît ici et là. On ne pouvait pas savoir, au début de l’ère Heisei, à quel point le poids de Shôwa était encore présent dans tous les domaines, dans la société comme l’économie et la diplomatie. (Voir notre dossier spécial sur le bilan général de l’ère Heisei.)
Un autre point qui me préoccupe est la façon dont nous affrontons l’histoire. L’histoire, c’est quelque chose de compliqué, il ne suffit pas de lire quelques documents pour être en mesure de trancher, d’affirmer qui était en tort ou que tel ou tel événement n’a pas eu lieu. Mais notre époque est de moins en moins apte à fournir l’effort nécessaire pour démêler l’écheveau compliqué de l’histoire, de moins en moins capable de réfléchir à sa complexité.
— Pour finir, parlez-nous de votre prochain projet.
K.K. Je m’intéresse à la poétesse Ishigaki Rin. Née en 1920, elle a commencé à travailler dans une banque dès l’âge de quatorze ans, et elle a travaillé toute sa vie, en écrivant des poèmes en parallèle. Simultanément, j’ai découvert au fil de voyages répétés à Sakhaline l’existence d’un Polonais, Bronisław Piłsudski, sur qui j’ai entamé des recherches. Déporté à Sakhaline pour son implication dans un attentat contre le tsar russe dans une Pologne dominée par des puissances étrangères, il a épousé une femme aïnou… Il a vécu une existence haute en couleurs. J’ignore sur lequel de ces deux personnages j’écrirai en premier, mais tous deux vont m’accompagner pendant un certain temps...
(Article écrit à l'origine en japonais. Propos recueillis par Sainowaki Keiko. Photos de Miwa Noriaki, sauf mention contraire)

