L’écrivaine Kakehashi Kumiko, spécialisée dans les récits documentaires, a reçu de nombreux prix pour ses biographies critiques, dûment documentées et rédigées avec précision, de personnages à la vie tumultueuse. Pour elle, écrire sur un disparu offre une grande proximité avec son sujet. Nous avons rencontré cette auteure qui s’est beaucoup intéressée à la période de la guerre et à l’ère Shôwa (1926-1989).

Écrire pour connaître autrui

La première œuvre de Kakehashi Kumiko, Lettres d’Iwo Jima, brosse le portrait du général Kuribayashi Tadamichi, à la tête d’une troupe de 20 000 hommes qui ont lutté jusqu’à la mort contre les Américains, sur l’île d’Iwo Jima (située à environ 1 000 km au sud de Tokyo), pendant la Seconde Guerre mondiale. Lors du tournage du film du même nom réalisé par Clint Eastwood, l’acteur Watanabe Ken, qui incarnait le général Kuribayashi, ne se séparait pas de cet ouvrage qui l’a inspiré pour composer son rôle. Son deuxième livre, « La folle », s’intéresse à Miho, l’épouse de l’écrivain Shimao Toshio, devenue elle-même écrivaine ; le couple s’est rencontré à Amami-Ôshima, où Toshio a été envoyé pour devenir kamikaze. Enfin, son dernier ouvrage retrace la vie du poète Hara Tamiki, irradié à Hiroshima.

— Qu’est-ce qui vous pousse à écrire des récits documentaires ?

KAKEHASHI KUMIKO  La soif de comprendre, je dirais. C’est pour moi un moyen d’étudier en profondeur les sujets auxquels je m’intéresse. Puisque j’écris ce qu’on appelle des biographies critiques, j’écris forcément à propos d’une personne. Le point de départ est donc, tout simplement, un intérêt pour le personnage. Cela peut être un épisode de sa vie, un écrit intime – une lettre ou un journal –, ou son apparence. Dans le cas de Shimao Miho, c’est la beauté étrange qui émanait des photographies de la femme âgée qu’elle était devenue qui m’a frappée. Quelque part, c’est un peu une histoire d’amour. Et comme dans les histoires d’amour, on ne s’amourache pas forcément d’une personne bien sous tous rapports (rires).

Je suis plutôt du genre laborieuse et, pour comprendre quelqu’un, j’ai besoin d’écrire sur cette personne. Les recherches et l’écriture me prennent du temps, la rédaction en particulier : j’écris trois lignes et j’en efface cinq. Je ne progresse que très lentement, mais c’est ainsi, à force d’écrire en suant sang et eau, que j’arrive enfin à cerner mon sujet, que je comprends pourquoi je m’y suis attachée, pourquoi il m’était nécessaire d’écrire dessus... De cette façon, peu à peu, je me rapproche de cette personne, même si elle est déjà morte. Qu’il s’agisse de Kuribayashi Tadamichi, de Shimao Miho ou de Hara Tamiki, pour chacun, la difficulté rencontrée dans l’écriture m’a d’autant rapprochée d’eux.

Le déclencheur, c’est quand je découvre une facette inconnue du personnage. Le général Kuribayashi est entré dans l’histoire pour avoir soutenu un combat terrible, mais dans les lettres adressées à sa famille restée à Tokyo, il s’inquiète de savoir si sa femme a réussi à boucher les interstices dans le plancher de la cuisine, et lui explique en mots et en dessins comment procéder. Ce visage domestique était inattendu. Pour Shimao Miho, j’avais l’image – qui découlait en partie du livre de son époux Toshio, L’aiguillon de la mort – d’une sainte, d’une femme qui avait porté un amour fou à son mari. Mais quand je l’ai rencontrée, j’ai eu des doutes ; parce que c’était quelqu’un d’un peu théâtral, comme une actrice.

De gauche à droite : « Lettres d’Iwo Jima », « La folle » (Shinchô Shinkan) et « Hara Tamiki » (Iwanami Shoten)
De gauche à droite : Lettres d’Iwo Jima, « La folle » (Shinchô Shinkan) et « Hara Tamiki » (Iwanami Shoten)

— Quel a été le déclencheur pour Hara Tamiki, votre plus récent ouvrage ? 

K.K.  Mon image de Hara Tamiki était celle d’un poète de la bombe atomique qui figurait dans les manuels scolaires – irradié à Hiroshima, sa ville d’origine, il a décrit son expérience dans Hiroshima : Fleurs d’été. Mais quand j’ai commencé à m’intéresser à lui, derrière l’image du fils de bonne famille, j’ai découvert un personnage terriblement timide, dont aucun des camarades n’avait entendu le son de la voix pendant ses cinq années de collège et qui ne sortait guère de chez lui. De toute sa vie, il n’a eu pour amis que ses camarades d’écriture ; il avait des difficultés à communiquer, et tout lui faisait peur. Malgré tout, il a choisi un moyen terrible pour se suicider, en se jetant sous un train. Pourquoi ? C’est cela qui m’a donné envie d’en savoir plus.

Cependant, j’ai eu du mal à décider comment organiser mon livre. Je pouvais suivre l’ordre chronologique, mais, après bien des hésitations, j’ai préféré partager avec le lecteur mon interrogation, ce « pourquoi ? ». J’ai donc commencé par son suicide. Cette introduction qui dépeint ses derniers jours m’a demandé plus d’un mois de travail.

Avant d’écrire, je m’attache toujours à mener des recherches très minutieuses et à prévoir la structure de la façon la plus détaillée, mais pour chaque livre, ce n’est qu’une fois qu’on écrit que certaines choses se font jour, que certaines questions se posent. C’est tout le sens de l’écriture, pour moi. Je n’écris pas en ayant décidé d’une conclusion à atteindre, mais en étant convaincue que chaque ligne appelle la suivante.