« Je me sentais mal pour la bête, en la regardant agoniser »

Nozomi débute dans le piégeage. Elle a appris les rudiments de la capture du sanglier en suivant les conseils attentifs d’un chasseur local de plus de 30 ans d’expérience. Dans la préfecture d’Ibaraki, le règlement de chasse impose que le sanglier soit piégé à l’aide d’un collet d’au moins 12 centimètres de diamètre. Ce chasseur a également initié Nozomi à l’installation de pièges, et lui a montré où et comment les poser. Il lui a aussi donné de précieux conseils pratiques sur le masquage de l’odeur humaine par exemple. Bien que les pièges à collets soient disponibles dans le commerce, au fil du temps, Nozomi a appris à fabriquer les siens. En achetant ce dont elle a besoin au bric-à-brac du coin, elle fait de précieuses économies.

Après la théorie, place à la pratique. Forte des conseils de son mentor, Nozomi s’aventure peu à peu dans les collines, souvent armée de sa caméra. Cependant, elle a vite compris que le respect de la nature était au moins aussi important que les outils qu’elle utilise. Elle nous a raconté qu’alors qu’elle débutait dans le métier et qu’elle partait vérifier ses pièges, elle a entendu un bruissement dans les arbres voisins. « J’ai crié pour voir s’il y avait quelqu’un, mais je n’ai pas eu de réponse ». Lorsqu’elle s’est retournée, elle s’est retrouvée nez à nez avec une énorme laie, ses deux gros yeux littéralement plantés devant elle, avec son petit à quelques mètres de là ». Après un moment de tension, la laie et son marcassin se sont enfuis dans le bois. Je frémis encore à l’idée de penser qu’elle aurait pu me sauter dessus » se remémore Nozomi.

Nozomi fabrique elle-même à la main ses propres pièges.
Nozomi fabrique elle-même à la main ses propres pièges.

Pendant sa première année de piégeage, Nozomi a fait ses preuves. Elle avait déjà beaucoup appris. Cependant, son professeur refusait toujours de la laisser administrer le coup de grâce aux animaux piégés, jugeant son expérience insuffisante. Elle admet ne pas avoir su comment réagir en voyant pour la première fois son mentor abattre un sanglier. « J’avais un permis de chasse mais je n’avais jamais tué un animal » explique-t-elle. « Je me sentais mal pour la bête, en le regardant agoniser. Je me suis surprise à murmurer des excuses pour lui ôter la vie. »

L’une des premières leçons qu’elle a apprises est l’importance pour les chasseurs de respecter leurs proies. Bien qu’elle accepte de tuer les sangliers qu’elle piège, Nozomi respecte avec le plus grand soin les instructions de son professeur. L’acte doit être le plus rapide possible et les pièges vérifiés régulièrement afin d’éviter des souffrances inutiles à l’animal.

Un message porteur de vie

Il faut agir avec rapidité et précision. La méthode la plus humaine pour tuer l’animal consiste à sectionner les principaux nerfs et artères entre l’épaule et le cou. Mais trouver le bon endroit demande une certaine habileté et de la pratique. Nozomi se remémore avec une grande tristesse sa première expérience de mise à mort d’un sanglier. Malgré tous ses efforts, manquant d’expérience, elle a commencé à paniquer. L’animal a grogné et s’est débattu pour s’échapper. Nozomi ne savait que faire, en pleurs. Elle a dû aller jusqu’au bout seule sous le regard de son professeur et des membres de son équipe YouTube.

Nozomi tue un sanglier pris au piège (avec l’aimable autorisation de la chaîne YouTube de Nozomi, Kari Channeru).
Nozomi abrège les souffrances d’un sanglier pris au piège (avec l’aimable autorisation de la chaîne YouTube de Nozomi, Kari Channel).

« Je me sentais coupable n’avoir fait souffrir ce pauvre sanglier » dit-elle. Cet épisode douloureux lui a inculqué un profond respect pour la hiérarchie de la vie. Afin de ne plus revivre cette expérience traumatisante, Nozomi a donc décidé de se rendre dans un établissement de découpe de la viande situé à proximité. Elle a ainsi pu en apprendre davantage sur l’anatomie de ces animaux.

La collection de couteaux de Nozomi. Celui du haut est utilisé pour tuer un animal piégé et les cinq autres pour l'habillage et de dépeçage.
La collection de couteaux de Nozomi. Celui le plus à droite est utilisé pour tuer un animal piégé et les cinq autres pour l’habillage et de dépeçage.

Après avoir occis l’animal, il faut transporter sa carcasse hors des bois, une opération qui est loin d’être simple surtout si la bête est de grande taille. Ensuite, elle est chargée sur un camion vers un établissement où elle sera vidée et dépecée.

Nozomi explique que la viande de ces animaux est délicieuse. Et elle le montre sur sa chaîne YouTube en présentant diverses recettes de plats à base de viande de sanglier.

Toutefois, les obstacles à la commercialisation de la viande de sanglier sont encore importants. Depuis l’accident de la centrale de Fukushima Daiichi en 2011, si la viande est destinée à la vente, la loi de la préfecture d’Ibaraki exige la présence d’employés municipaux pendant le dépeçage d’un animal dans une installation de transformation agréée.

L’innocuité des produits issus de l’agriculture et de la faune sauvage suscitait des inquiétudes au lendemain de la catastrophe, mais ce n’est plus du tout le cas maintenant, selon Nozomi. Les sangliers qu’elle capture sont tout à fait propres à la consommation. Cependant, si la situation a changé, les règles demeurent, et ce même si les niveaux de radiation de la viande des animaux sont bien inférieurs à la limite réglementaire en vigueur au Japon. Par ailleurs, si la présence d’employés municipaux est exigée lors du dépeçage d’un animal, ces derniers étant trop peu nombreux, il est souvent difficile de dépêcher du personnel sur place comme l’exige la loi, si bien que les proies capturées par les chasseurs finissent bien souvent dans leurs propres congélateurs plutôt que sur les étals des magasins ou sur les tables des restaurants.

Nozomi conserve la viande des sangliers qu’elle capture dans des congélateurs.
Nozomi conserve la viande des sangliers qu’elle capture dans des congélateurs.
Trois façons de déguster la viande de sanglier présentées sur la chaîne de Nozomi. De gauche à droite, rôtie, grillée avec du fromage et en accompagnement des nouilles udon (avec l'aimable autorisation de la chaîne de Nozomi Kari Channeru).
Trois façons de déguster la viande de sanglier présentées sur la chaîne de Nozomi. De gauche à droite, rôtie, grillée avec du fromage et en accompagnement des nouilles udon (avec l’aimable autorisation de la chaîne de Nozomi Kari Channel).

Même si ses vidéos sur YouTube l’ont fait connaître sur la toile, Nozomi nous a confié que la raison pour laquelle elle s’est lancée dans le piégeage est toujours la même. « J’ai commencé à chasser non pas parce que je le voulais mais parce que cela était devenu nécessaire. Les vidéos ne sont ni plus ni moins qu’un moyen de rendre service à la société » explique-t-elle. Elle ajoute qu’elle abandonnerait volontiers la chasse si elle pouvait faire autrement.

Ses vidéos lui ont permis de découvrir la communauté florissante dont elle fait partie. Elle a tissé des liens forts avec des chasseurs d’autres régions, devenant même un véritable porte-parole de la vie à la campagne. Elle a par ailleurs servi de source d’inspiration à d’autres qui, comme Nozomi, ont délaissé le stress et le bruit de la ville pour le calme de la campagne. Elle se dit reconnaissante des liens qu’elle a noués tant sur internet qu’au sein de sa communauté et espère continuer à partager des vidéos sur la vie à la campagne et l’importance de vivre en harmonie avec la nature.

(Voir également notre article : L’invasion de sangliers dans les communautés rurales japonaises : un symptôme du déséquilibre entre l’homme et la nature)

(Photos d’interview : Hanai Tomoko. Toutes les autres photos sont avec l’aimable autorisation de Nozomi)