L’erreur des États-Unis dans leur compréhension de la Chine
Les événements de Tian’anmen ont fait que le PCC s’est retrouvé dans une position d’obligé vis-à-vis de l’APL, alors qu’à l’origine elle était l’armée du PCC. Si l’on pose qu’elle était la milice du PCC, elle ne pouvait s’opposer à sa volonté, mais on peut certainement affirmer que les événements de Tian’anmen ont indéniablement entraîné un changement de leur relation. Personne ne saurait avancer que ce changement a été immédiatement compris par le reste du monde. La perception américaine de la Chine en fournit un excellent exemple.
La question de l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) est apparue à la toute fin du XXe siècle. Le premier ministre de l’époque, Zhu Rongji, s’en est occupéé. Du côté américain, Robert Rubin, alors secrétaire au Trésor, qui faisait du lobbying en ce sens, n’a pas réussi à prévaloir. En effet, les syndicats américaines qui soutiennent le Parti démocrate qui était alors au pouvoir, ne voulaient pas renoncer à l’application de la clause de sauvegarde. Ils soulignaient que l’introduction de mesures d’urgence limitant temporairement les importations était indispensable pour admettre la Chine dans l’OMC, et le Parlement partage leur opinion sur le principe. Non seulement le secrétaire au Trésor, mais même le président Clinton n’a pas pu l’empêcher. Au final, les États-Unis ont offert dans les faits une non-réponse au premier ministre Zhu qui était venu en discuter chez eux.
J’ai eu l’occasion de rencontrer Rubin peu de temps après sa démission du poste de secrétaire au Trésor. Il m’a paru très préoccupé par cette question. Pour lui, il existait au sein du PCC une faction conservatrice et une faction réformatrice avec laquelle les États-Unis devaient collaborer. Il m’a ensuite demandé si à mon avis renvoyer Zhu Rongji les mains vides n’allait pas mettre la faction réformatrice, à laquelle Zhu Rongji appartenait à ses yeux, dans une position inconfortable.
Cela signifie qu’à la fin des années 1990, dix ans après les événements de Tian’anmen, on continuait à penser aux États-Unis que le PCC était divisé en deux factions et qu’il fallait collaborer avec les réformateurs pour marginaliser les conservateurs. À cette époque, la relation entre le PCC et l’APL avait déjà changé en un point fondamental. Cela est devenu évident lorsque Hu Jintao a pris les rênes du pouvoir.
L’accent sur « la montée en puissance pacifique » a disparu
Avec son arrivée au pouvoir, la Chine a cherché à élaborer de nouvelles relations internationales. Un idéologue du régime de Hu Jintao a alors proposé « la montée en puissance pacifique ». Voici comment les choses se sont passées. Lorsque Hu Jintao est apparu comme le nouvel homme fort, Washington avait très envie de le voir comme un réformateur. Les États-Unis espéraient, en d’autres termes, l’émergence d’un gouvernement chinois prêt à collaborer avec l’étranger.
Ils ont envoyé à cet idéologue qu’ils voyaient comme un soutien du nouveau régime une invitation à venir à Washington. Bien évidemment, l’invitation n’a pas été lancée par le gouvernement américain mais par une fondation privée. Cette personnalité chinoise a cependant pu rencontrer les personnages politiques les plus importants pendant son séjour. Sur le chemin de retour, cet idéologue a fait escale à Tokyo et il m’a confié sa satisfaction. Son voyage avait été un succès.
Voici ce qu’on lui avait dit là-bas : « L’histoire mondiale montre que la situation internationale devient instable lorsque des pays dont l’influence était jusque là limitée gagnent en puissance. La Seconde Guerre mondiale a été indirectement causée par le fait que ni l’Allemagne ni le Japon n’avaient obtenu le rang qu’ils auraient dû occuper. Nous ne voulons pas répéter cette erreur. Il est tout à fait normal, dans le cadre de la construction du nouvel ordre international, de donner à la Chine qui monte en puissance la place qu’elle mérite dans la société internationale. Nous voulons par conséquent que la Chine entreprenne véritablement de lancer une politique de coopération avec la communauté internationale. »
De retour à Pékin, cet homme a plaidé pour cette « montée en puissance pacifique ». Il ne fait aucun doute qu’il l’a fait avec l’aval du régime Hu Jintao.
La « montée en puissance pacifique » suggérait un schéma dans lequel la Chine deviendrait plus puissante sur le plan économique, ce qui lui procurerait obtenir un rang plus élevé au plan international, sans que cela ne puisse causer de conflit militaire derrière cette façade pacifique. Mais cet accent sur « la montée en puissance pacifique » a totalement disparu du régime de Hu Jintao. L’APL est la seule explication.
L’armée a soulevé la question de l’indépendance de Taïwan. Si le PCC était complètement favorable à cette montée en puissance pacifique, elle ne pourrait réagir si Taïwan déclarait son indépendance. Il est probable que l’armée a posé cette question au parti. J’ai eu accès à des témoignages internes à ce sujet. Cette interrogation a fait reculer le régime Hu Jintao sur la montée en puissance pacifique. Il n’en a plus jamais été question, et le schéma qui voyait ce gouvernement lancer des réformes s’est graduellement effacé.