Le Japon, concerné aussi

Quelle signification ces attentats ont-ils pour le Japon ?

Après ces attaques, le gouvernement a présenté ses condoléances aux victimes et réitéré son opposition formelle au terrorisme. Le Premier ministre de l’époque, Abe Shinzô, alors en tournée au Moyen-Orient, s’est rendu le 17 janvier en Égypte où il a rencontré le président Sissi, auquel il a réaffirmé le soutien du Japon à la lutte antiterroriste et son aide économique ; en matière de lutte antiterroriste contre les islamistes radicaux comme Daech, il s’est rallié à la philosophie du juste milieu professée par le président égyptien. Enfin, dans le volet civil de la lutte antiterroriste, comme l’aide humanitaire et la mise en place d’infrastructures, M. Abe a annoncé une nouvelle aide d’un montant de 2,5 milliards de dollars. Le 18 janvier, le ministre des Affaires étrangères Kishida Fumio s’est entretenu avec son homologue français Laurent Fabius ; les deux hommes ont réaffirmé la coopération dans la lutte contre le terrorisme et le Japon a annoncé une aide de 7,5 millions de dollars pour la gestion des frontières et la sécurité dans la région irakienne et en Afrique subsaharienne, par le biais d’institutions internationales.

Les membres du gouvernement, en France et au Moyen-Orient, ont ainsi montré leur volonté de renforcer la coopération avec la communauté internationale, mais dans le même temps, des Japonais ont été pris en otage en Syrie. Rappelons qu’en 2013, une prise d’otages sur le site d’une exploitation gazière en Algérie par une organisation extrémiste liée à Al-Qaïda avait fait plusieurs victimes japonaises.

Voyons maintenant la situation au Japon, en nous attachant d’abord aux discours de haine dirigés contre les ressortissants coréens au Japon. Ils s’inscrivent dans un contexte de ralentissement de l’économie japonaise, où l’on atteint les limites de l’État-providence. Les discours de haine consistent à rejeter la responsabilité des blocages actuels sur des éléments culturellement étrangers. On perçoit également à leur fondement une pensée colonialiste qui n’est pas sans rappeler les relations entre la France et les nations d’Afrique du Nord.

D’autre part, la loi sur la protection des secrets, justifiée par la participation à la politique globale de lutte contre le terrorisme, risque d’ouvrir la porte aux débordements d’un pouvoir hégémonique. Et la pression sur les médias en matière de contrôle de l’information œuvre dans le sens d’une autocensure des critiques contre le gouvernement. On pourrait y voir un prélude au renforcement d’une violence structurelle qualifiable d’« oppression démocratique », soutenue par la forte majorité obtenue par le Parti libéral démocrate au Parlement. Dans une telle situation, on peut s’inquiéter de l’émergence d’une deuxième affaire Aum Shinrikyô. Privés des moyens d’exprimer librement leur désaccord, certains déçus de la société pourraient nourrir la pensée secrète que la violence extrême est leur unique recours.

Par ailleurs, en matière de politique migratoire, le Japon va devoir ouvrir ses portes aux demandeurs d’asile, en ligne avec ses responsabilités globales. Pour augmenter sa compétitivité internationale aussi, il lui faudra accueillir nombre de travailleurs étrangers. La réalité de la pénurie de main-d’œuvre dans une société vieillissante rend indispensable d’envisager la coexistence avec des populations étrangères. L’évolution de la stratégie migratoire vers l’ouverture des frontières peut laisser craindre une résurgence des discours de haine.

Il est indispensable que la société japonaise assure en son sein la pluralité d’opinions et la diversité culturelle. Les évacuer par la force serait, au contraire, risquer de faire le lit du terrorisme. Le Japon doit répondre de façon adéquate à ces questions, sur son sol comme vis-à-vis de ses voisins, et montrer au monde sa position de « passeur de paix ». Dans cette optique, il faut que l’administration s’attelle à la protection de la pluralité et de la diversité. L’attaque contre Charlie Hebdo, loin de nous être étrangère, est l’occasion d’identifier les problèmes latents de la société japonaise et de nous avertir de la possibilité d’une crise similaire au Japon.

(Photo de titre : le ministre japonais des Affaires étrangères Kishida Fumio dépose une gerbe de fleurs devant les locaux de Charlie Hebdo à Paris, le 18 janvier 2015. Jiji Press)

(*1) ^ Nishitani Osamu, « Koreha “sensou” dewa nai » (Ce n’est pas la “guerre”), Fujiwara Kiichi, éd., Tero go (Après le terrorisme), Iwanami Shoten Publishers, 2002.