« Je n’ai pas beaucoup de temps »

Matsumoto Seichô était connu de ses rédacteurs pour ne jamais livrer ses manuscrits avant la toute dernière minute. Mais pour cette dernière histoire, les écrits étaient toujours prêts une semaine avant leur échéance. Les pages de son texte, écrites au stylo plume, étaient sillonnées de corrections et de révisions, avec de nouvelles idées gribouillées partout dans les marges. Il continuait de réviser jusqu’à ce qu’il soit satisfait, et ce, même après que nous ayons envoyé les épreuves.

Il était méticuleux et absolument déterminé à rendre l’histoire aussi bonne que possible. Maintes et maintes fois, les épreuves revenaient, couvertes de corrections. « Je n’ai pas beaucoup de temps », disait-il souvent à cette époque. Le sens des responsabilités qu’il ressentait envers son métier était palpable. Il avait l’habitude d’évoquer un écrivain bien connu, dont le nom avait été mentionné comme candidat au prix Nobel, et disait : « Il a presque complètement abandonné l’écriture. Mais moi je continuerai jusqu’à la fin. »

Il n’a certainement jamais été impressionné par la réputation d’un confrère. Je me souviens de lui faisant référence à La Mer de la Fertilité, la tétralogié que Mishima Yukio avait terminé juste avant son suicide flamboyant. « Le tout est un échec total », avait-il déclaré. J’ai été tellement surpris par la véhémence avec laquelle il avait alors parlé que je n’ai même pas pensé à lui demander pourquoi. Je le regrette encore aujourd’hui ; j’adorerais en effet connaître ses raisons.

Il avait régulièrement l’habitude de s’inquiéter du nombre de chapitres qu’il lui restait à écrire. Le premier épisode de ce roman-feuilleton final a été publié dans la double édition du Nouvel An qui a été mise en vente fin 1991. J’ai reçu le manuscrit pour le deuxième épisode au début de la nouvelle année, le 3 janvier.

Le fils aîné de Matsumoto, Yôichi, et son épouse, ont offert des fleurs au service commémoratif de Matsumoto, qui s'est tenu le 10 août 1992. (© Jiji)
Le fils aîné de Matsumoto, Yôichi, et son épouse, offrant des fleurs au service commémoratif de Matsumoto Seichô, qui s’est tenu le 10 août 1992. (© Jiji)

Cette fois-là, l’appel téléphonique m’était venu directement à la maison. Je me suis rendu chez lui en début d’après-midi. Après avoir attendu un moment, il est apparu avec son manuscrit à la main. Ses premiers mots avaient été : « J’ai travaillé dessus toute la nuit du jour de l’An. » J’ai été ému par son dévouement évident à son travail. Il avait visiblement passé les fêtes de fin d’année à son bureau.

La fin soudaine

Le matin du 21 avril 1992, un de ses proches m’a contacté pour me dire que Matsumoto avait été hospitalisé. Il avait été malade la veille au soir, après être rentré d’une cérémonie. C’était si soudain que je pouvais à peine y croire. Je l’avais appelé l’après-midi précédent pour lui faire un rapport sur quelque chose qu’il m’avait demandé de rechercher pour l’histoire qu’il écrivait. Je n’avais alors rien remarqué d’inhabituel dans sa voix. « Je dois sortir un moment ce soir », avait-il déclaré. « Peut-être que tu pourrais m’apporter le fruit de tes recherches demain ? » Ce bref échange s’est avéré être la dernière conversation que j’ai jamais eue avec lui.

Même pendant sa dernière maladie, l’écriture a continué à occuper ses pensées. Un jour, sa famille m’a faxé une note écrite à la hâte qu’il m’avait griffonnée depuis son lit d’hôpital. Cela semblait être des instructions pour les développements futurs du roman sur lequel nous travaillions ensemble, mais sa main tremblante rendait l’écriture impossible à déchiffrer. Quels plans avait-il pour le reste de l’histoire ? Il n’a jamais révélé comment ses histoires se dérouleraient, même pas à ses éditeurs. Si jamais je demandais comment les choses allaient évoluer, il refusait catégoriquement de répondre : « Je ne peux pas vous le dire. » Il aimait garder les choses mystérieuses. Il voulait voir la réaction de ses rédacteurs lorsqu’ils lisaient l’histoire pour la première fois. Il ne voulait pas gâcher la surprise. La réaction du lecteur était pour lui la motivation la plus importante de toutes.

Ce roman-feuilleton pour lequel je l’ai aidé au cours des derniers mois de 1991 n’était pas terminé à sa mort, et n’est jamais apparu sous sa forme voulue. Il n’est pas inclus dans ses œuvres collectées. En décembre 2009, une édition spéciale de Shôsetsu Shinchô est sortie pour marquer le centenaire de la naissance du maître — la seule fois où les 300 pages du manuscrit qu’il avait écrit avant son décès prématuré ont jamais été publiées. Malheureusement, le monde n’apprendra jamais ce qui devait arriver ensuite.

L’édition spéciale de Shôsetsu Shinchô de décembre 2009 pour célébrer le centenaire de la naissance de Matsumoto Seichô
L’édition spéciale de Shôsetsu Shinchô de décembre 2009 pour célébrer le centenaire de la naissance de Matsumoto Seichô.

Matsumoto Seichô

Matsumoto Seichô était l’un des écrivains japonais les plus lus du XXe siècle. Sa première histoire, « Légende du journal Kokura » (Aru Kokura nikki-den) a remporté le prix Akutagawa pour les écrivains émergents en 1953. Il a gagné en popularité avec ses séries de romans policiers qui ont abordé les côtés les plus sombres de la société contemporaine, les plus connus étant Tokyo Express (Ten to sen) et Le Vase de Sable (Suna no utsuwa). Son écriture a couvert un large éventail de genres, y compris des livres non-fictionnels tels que « Sombre brouillard sur le Japon » (Nihon no kuroi kiri), qui ont sondé certains des scandales et des crimes non résolus de la période d’occupation d’après-guerre, ainsi que de nombreux romans historiques. Au cours d’une carrière longue de 40 ans, il a publié plus de 1 000 histoires et autres pièces. Ses œuvres, traversées par une séquence fortement anti-autoritaire, continuent d’être populaires auprès des lecteurs de toutes les générations aujourd’hui, plus de 30 ans après sa mort.

(Photo de titre : Matsumoto Seichô en 1971, âgé de 61 ans. Jiji Press)