Le rôle de l’expérience de la guerre

Komatsu Sakyô était enfant pendant la Seconde Guerre mondiale et cette période de sa vie a joué un rôle décisif dans son œuvre. Son influence est déjà palpable dans « Paix sur la Terre », le premier texte de science-fiction de l’écrivain. Dans son autobiographie parue en 2006 aux éditions Nihon keizai shuppansha, il en parle en ces termes. « J’ai toujours pensé que je devais écrire à propos de cette guerre qui a fait tellement de morts, y compris chez les garçons et les filles de ma génération. Mais au début, je n’arrivais pas à coucher mes souvenirs sur le papier parce qu’ils étaient encore trop frais. Je ne savais même pas comment je devais m’y prendre. Tout ce que j’obtenais c’était un interminable récit complètement insupportable. Et puis un jour, je me suis dit que je pouvais peut-être transformer l’histoire… » Et c’est grâce à la découverte du genre de la science-fiction que le jeune écrivain a réussi à parler de la guerre.

Né à Osaka en 1931, Komatsu Sakyô avait dix ans quand le Japon a attaqué Pearl Harbor en décembre 1941 et déclenché une nouvelle phase de la Seconde Guerre mondiale. Et jusqu’à la fin des hostilités, sa vie a été ponctuée par les bombardements aériens et les entrainements militaires. Quand il a entendu à la radio le discours historique de l’empereur Hirohito annonçant la reddition du Japon, Komatsu Sakyô avait 14 ans. Il était étudiant et avait été réquisitionné pour travailler dans une usine. Au cours de l’immédiat après-guerre, il a été pendant un temps affecté à la recherche des cadavres calcinés de victimes de raids aériens. Il a longtemps pensé que si la guerre avait continué, il aurait été mobilisé et qu’il serait mort à son tour au combat. « Et s’il n’y avait pas eu la guerre », avoue-t-il, « je crois que ne serais sans doute pas devenu un écrivain de science-fiction ».

« Au Japon, le genre de la SF s’est développé pendant la période de haute croissance économique », précise Ômori Nozomi. « Cependant au début des années 1960, le souvenir de la guerre était encore très vif à bien des égards. En 1964, Komatsu Sakyô a publié « Les apaches japonais » (Nihon no apachi), son premier roman consacré aux activités de marché noir dans l’Archipel dévasté par les hostilités. Il a aussi écrit plusieurs nouvelles de science-fiction qui traitent directement de la guerre. »

Un point de vue macroscopique sur le genre humain, la Terre et l’Univers

D’après Ômori Nozomi, l’œuvre de Komatsu Sakyô se caractérise non seulement par une influence très nette de son expérience de la guerre, mais aussi par le « point de vue macroscopique » qu’il a adopté pour décrire le monde. « Il se penche sur l’histoire du genre humain, de la Terre et de l’Univers. Il s’interroge aussi sur la façon dont il faut envisager l’histoire et la civilisation, un des thèmes majeurs de sa conception des choses. Et c’est dans ce contexte qu’il décrit le Japon. Dans La submersion du Japon, il se demande où se situerait l’identité des Japonais si leur pays venait à disparaître. »

Komatsu Sakyô considérait la science-fiction comme le genre littéraire idéal pour déployer sa vision de l’histoire, de la civilisation et de la place du Japon dans le monde. Et grâce à la SF, il a réussi à donner à son œuvre une envergure inconcevable dans un autre type de roman.

La voie de la hard science fiction

« Komatsu Sakyô est le seul des “trois grands” de la SF japonaise à avoir choisi la voie royale de la hard science-fiction (hard SF). Hoshi Shin’ichi s’est spécialisé dans la micronouvelle (1926-1997) tandis que Tsutsui Yasutaka est toujours resté un esprit libre, au-delà des genres. Il existe différentes définitions de la hard SF. Mais on peut dire que l’une de ses principales caractéristiques c’est qu’elle respecte de façon rigoureuse les connaissances scientifiques de l’époque en particulier dans le domaine des sciences naturelles. Komatsu Sakyô a laissé libre cours à son imagination en se basant sur les découvertes les plus récentes de son temps en matière de sciences de la terre, notamment les plaques tectoniques et la convection mantellique, ainsi que sur les derniers progrès de la biochimie et de l’informatique. Ce qui fait tout le sel de la hard science fiction, c’est la manière dont elle se sert des ultimes avancées de la science pour explorer les  idées les plus extraordinaires. »

Pour Ômori Nozomi, l’œuvre la plus importante de Komatsu Sakyô est sans conteste « Au bout du cours d’eau sans fin » (Hateshi naki nagare no hate ni) où le héros est engagé dans un combat transcendant l’espace-temps au cours d’un fuite éperdue qui s’étend sur un milliard d’années. « Son  champ de vision couvre la totalité de l’histoire de la civilisation humaine. Ce roman présente certes quelques défauts du point narratif, mais c’est lui qui illustre le mieux la puissance de Komatsu Sakyô en tant qu’écrivain de science-fiction. »