Les mérites de l’imperfection
Pour Ichikawa Ebizô, cette complicité est l’une des caractéristiques majeures du théâtre de l’Archipel. « Au Japon, la beauté des arts de la scène réside dans l’imperfection. »
« Dans la musique classique occidentale, le moindre écart est considéré comme une fausse note qui ruine l’interprétation. Au Japon, les choses sont un peu différentes. Les sons produits par le tambour (taiko) varient en fonction de la température et de l’humidité. Ce qui donne aux musiciens une certaine latitude de jeu et la possibilité d’interpréter un morceau différemment à chaque fois. Les joueurs de luth à trois cordes japonais (shamisen) tirent parfois à dessein des notes légèrement décalées de leur instrument. L’inclusion délibérée d’une part d’imperfection dans l’interprétation relève des notions de wabi et sabi (liées à celles de simplicité, de rusticité, de solitude et d’impermanence des choses) qui est au cœur de l’esthétique et des arts de la scène japonais. À mon avis, pour qu’un spectacle soit une vraie réussite, il faut que les Japonais soient au fait de cet aspect de leur culture. »
Une mission : « faire des vagues »
Pour Ichikawa Ebizô, « le kabuki va forcément revenir a à son point d’origine, à un moment ou à un autre. Le terme kabuki vient du verbe kabuku qui signifie « se contorsionner », « sortir de l’ordinaire ». Protéger ce que la tradition a de bon est bien entendu très important. Mais je ne crois pas qu’il faille considérer le kabuki comme une forme d’art qui doit rester enfermée dans une boîte et à laquelle on assiste dans le calme et en silence. Cependant avant que les choses changent, il va y avoir une période de turbulences. Et c’est sans doute moi qui vais être appelé à faire des vagues. Cela ne veut pas dire pour autant que j’ai envie de déclencher une tempête. Mais je pense que c’est quelque chose que je dois faire dans l’intérêt même du kabuki. »
D’après lui, il est grand temps de sauver le kabuki. « Il se trouve que par ma naissance, je suis le fils aîné de l’héritier à la douzième génération de la famille Ichikawa. J’aurai pu me contenter de mener une vie tranquille en restant dans le rang et en m’harmonisant avec mon entourage. Il y a d’ailleurs une part de moi qui souhaite vraiment faire comme les autres. Mais si le monde du kabuki se met à vaciller, qui va le remettre sur pied ? Si je me mets un peu en retrait et que les gens du kabuki commencent à chanceler, je pourrai intervenir pour les aider. Et si c’est moi qui suis en danger, je serai bien entouré. On a dit beaucoup de choses sur ma façon de me comporter, mais je crois que je peux affirmer fièrement que j’ai toujours agi en pensant à l’avenir du kabuki. »
Ichikawa Ebizô dit que son père Ichikawa Danjurô XII, décédé en 2013 à l’âge de 66 ans, lui a appris « à garder son indépendance sans pour autant s’isoler ». En mars 2021, il prendra la direction d’une troupe de plus de 80 acteurs et techniciens qui effectuera une seconde tournée « À la découverte des textes anciens » dans quatorze endroits différents de l’Archipel. La voie que l’acteur a choisie n’est pas celle de la tranquillité et de la facilité. Mais il est motivé par la volonté de faire aller le kabuki de l’avant quoi qu’il en coûte. Et il sait à présent faire preuve d’indépendance sans jamais s’isoler.
(Interview par l’équipe de Nippon.com. Avec l’aimable autorisation de la revue President. Toutes les photographies sont de Hiramatsu Maho, y compris celle du titre.)
