Même situation qu’à la centrale n° 1, mais une demi-journée plus tard

Dès qu’il a été briefé par l’équipe d’inspection, Masuda a immédiatement ordonné la récupération et le rassemblement de tous les équipements disponibles, y compris moteurs, câbles et véhicules électriques de tout le site. Il a également demandé aux filiales de TEPCO et aux entreprises partenaires de lui envoyer du soutien.

Sur les huit échangeurs de chaleur, seul l’échangeur sud du réacteur n°3 avait été miraculeusement épargné par le tsunami et était opérationnel. Il semblait possible de rétablir le refroidissement en un temps relativement court, en dérivant l’alimentation électrique et en basculant les réacteurs 1, 2 et 4 sur cet échangeur.

Néanmoins, Masuda a rejeté la proposition. « Il faut absolument protéger le système de refroidissement du réacteur n°3, qui a survécu jusqu’à maintenant. Ne lui imposez aucune charge supplémentaire. » À la place, il a donné l’ordre de tirer les câbles à partir du bâtiment d’élimination des déchets, situé à 800 mètres de là à vol d’oiseau.

Or, il s’agit de câbles de 5 cm de section. Un mètre de câble pèse 5 kg. 9 km de câbles ont été posés, afin de contourner les obstacles comme les bâtiments et les débris apportés par le tsunami. En temps normal, avec les machines adéquates, 20 personnes peuvent faire ce travail en un mois. Mais dans la situation d’urgence, 200 personnes, y compris le personnel de TEPCO et des sous-traitants ont achevé le travail en 30 heures, jusqu’au 13 mars avant minuit.

Dans le même temps, les informations concernant la situation critique à la centrale n° 1, Fukushima Daiichi, leur parvenaient par vidéo-conférences internes. Inoue se souvient : « Ce n’est pas la peur qu’il nous arrive la même chose qui me faisait bouger, c’était la promesse personnelle que cela ne nous arriverait pas ».

Le câble a été posé par 200 personnes afin de rétablir la fonction de refroidissement (photo prise en septembre 2020)
Le câble a été posé par 200 personnes afin de rétablir la fonction de refroidissement (Photo prise en septembre 2020)
Les traces des câbles posés il y a 10 ans sont encore visibles sur le site de Fukushima Daini (photo prise en septembre 2020)
Les traces des câbles posés il y a 10 ans sont encore visibles sur le site de Fukushima Daini. (Photo prise en septembre 2020)

Pendant que la pose des câbles se déroulait dans une frénésie indescriptible, la température des chambres de confinement des réacteurs 1,2 et 4 dépassait les 100°C, et la pression dans l’enceinte de confinement du réacteur approchait de sa limite. Le troisième principe de base de réponse aux incidents, « confiner », se trouvait donc lui aussi menacé. Il se passait la même chose qu’il s’était déjà passé à la centrale n°1, à une demie journée d’intervalle.

Mishima restait confiant : « Nous avions continué à verser de l’eau sur le réacteur, nous étions donc convaincus que le combustible n’était pas endommagé. Et même s’il fallait en arriver à ventiler l’enceinte de confinement pour faire baisser la pression, les risques de libération de matériaux radioactifs restaient faibles. Ouvrir les volets de ventilation était une option valide. » Mais si le désastre de la centrale n°1 était suivi du même désastre à la centrale n°2, la panique aurait gagné non seulement la communauté locale, mais tout le Japon. « Il fallait faire tout ce que nous pouvions pour que cela ne se produise pas. Telle était notre motivation principale. »

On a les moteurs, on a l’équipement lourd, mais...

Afin de retrouver une fonction de refroidissement opérationnelle, les forces d’autodéfense ont acheminé par voie aérienne des moteurs de l’usine Toshiba de la préfecture de Mie (région proche d’Osaka). Les moteurs ont été réceptionnés à l’aéroport de Fukushima puis transportés par camion jusqu’au site. Le problème, c’est qu’une fois les camions sur le site, il était impossible de les décharger.

En temps normal, la livraison et l’installation de ce type d’équipements étaient assurés par une entreprise extérieure. Le personnel de TEPCO ne maîtrisait pas la manipulation des machines lourdes nécessaires au déchargement et au déplacement des équipements. Dans une situation d’urgence absolue comme celle-ci, il y avait de quoi rire.

Finalement, ce sont les derniers employés du sous-traitant restés sur place qui ont permis le déchargement et l’installation des moteurs. Il fallait encore débarrasser les câbles de leur gaine et établir une connexion pour les mettre sous tension. Encore une fois, ce sont les techniciens du sous-traitant qui ont sauvé la situation.

Le 14 mars, peu après 1 heure du matin, le moteur était enfin connecté. Le système de refroidissement du réacteur n°1, celui qui se trouvait dans la situation la plus critique, est reparti. Deux heures plus tard, et il aurait fallu procéder à l’ouverture des volets. Le timing a été réellement serré.

Entre le tremblement de terre et la remise en marche du système de refroidissement, cent heures plus tard, Masuda n’a pas pris une minute de sommeil. « La situation était grave, je le savais. Mais je ne l’ai jamais jugée désespérée ». Compréhension de la situation, Réflexion sur les mesures à prendre, Transmission des instructions. Et on répète.

La centrale n° 2 de Fukushima a réussi son arrêt à froid. Contrairement à la centrale n° 1 qui a explosé, les bâtiments des réacteurs sont toujours intacts (photo prise en septembre 2020)
La centrale n° 2 de Fukushima a réussi son arrêt à froid. Contrairement à la centrale n° 1 qui a explosé, les bâtiments des réacteurs sont toujours intacts. (Photo prise en septembre 2020)

La clef : réagir avec souplesse

La chance de la centrale n°2, c’est d’avoir conservé une alimentation électrique en état de fonctionnement, contrairement à la centrale n°1. Cela ne veut pas dire que la crise ait été surmontée sans difficulté, bien entendu. L’accident a été évité grâce aux dirigeants qui ont assumé le commandement du site et ont pris des décisions difficiles à plusieurs reprises, ainsi qu’au personnel qui a fait ce qu’il fallait pour « protéger le site » en restant à son poste.

Dix ans se sont écoulés depuis l’accident nucléaire. L’ordre d’évacuation des populations est maintenant levé, sauf dans sept communes de la préfecture de Fukushima, comme la ville de Futaba, qui restent totalement interdites. Mais même dans les zones de nouveau autorisées, le taux de retour ne dépasse pas 30 %. De nombreux habitants, en particulier impliqués dans les secteurs du primaire, agriculture et pêche, sont victimes de préjugés et de rumeurs. TEPCO, par qui l’accident est arrivé, ne sera jamais acquitté de ses responsabilités et nous subirons à jamais les conséquences de ce drame.

Cet article n’a pas pour but de faire passer qui que ce soit pour des héros. Mais assimiler de façon simpliste TEPCO au mal nous ferait passer à côté d’une leçon précieuse.

La catastrophe du 11 mars 2011 nous a fait prendre conscience que l’inattendu peut arriver. Même si nous élevons les digues et rendons les centrales nucléaires plus sûres, rien ne nous garantit qu’un événement encore plus inattendu ne se produira pas.

Comme le dit Masuda : « Les trois principes de la sécurité des centrales nucléaires : Arrêt, Refroidissement, Confinement, ne bougeront pas. La solution n’est pas d’essayer de construire des centrales résistantes à tout événement, c’est de nous entraîner à suivre correctement ces trois étapes et être capables de réagir avec souplesse. »

Suite à cette amère expérience, les employés de TEPCO à la centrale Fukushima Daini sont désormais formés à manier les machines lourdes, excavatrices et grues. Aujourd’hui encore, ils s’entraînent à déblayer les débris.

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(Photo de bannière : un technicien de la centrale n° 2 de Fukushima pose des câbles pour rétablir la fonction de refroidissement perdue lors du tsunami. Avec l’aimable autorisation de TEPCO HD. Image partiellement modifiée)