Les Japonais férus de sports d’équipe

L’ekiden est un type de course inventé au Japon, ce qui, selon moi, montre la préférence japonaise pour les sports d’équipe plutôt que pour les efforts athlétiques individuels. Pendant mes reportages sur les Championnats du monde d’athlétisme et sur les Jeux olympiques, je n’ai pas constaté de tendance particulière dans des pays comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, où se trouvent des athlètes de premier plan et de nombreux fans, à considérer les épreuves d’athlétisme comme des sports d’équipe. Les coureurs sont généralement perçus comme des compétiteurs individuels qui doivent mettre leur corps et leurs talents à l’épreuve les uns contre les autres dans la quête de la victoire. Ainsi, le champion du 100 mètres est célébré comme « l’homme le plus rapide sur Terre », et le médaillé d’or au saut en hauteur comme « le plus grand sauteur du monde ».

Au Japon, le relais est toutefois devenu l’une des épreuves d’athlétisme les plus populaires du pays, en particulier depuis les Jeux olympiques de Beijing en 2008, où l’équipe de relais 4x400 mètres masculin a remporté la médaille d’argent. Au total, quatre coureurs japonais sont parvenus à franchir la barre des 10 secondes au 100 mètres, suscitant un nouvel engouement parmi les fans qui espèrent voir un concurrent issu de l’archipel dans la course aux médailles, mais c’est surtout le relais 4x400 qui a été l’une des attractions majeures des Jeux olympiques de Tokyo l’année dernière. Malheureusement, un mauvais passage de témoin a fini par écarter le Japon de la course aux médailles cette fois-ci. L’Archipel reste l’un des quelques pays à avoir une affection particulière pour les rares épreuves de course en équipe.

Ishizu Yoshiaki réalise une solide performance lors de la neuvième étape du Hakone Ekiden en 2021. Son équipe, celle de l'université Sôka, a fini à la deuxième place du classement général. La photo a été prise le 3 janvier à Yokohama. (Jiji)
Ishizu Yoshiaki réalise une solide performance lors de la neuvième étape du Hakone Ekiden en 2021. Son équipe, celle de l’université Sôka, a fini à la deuxième place du classement général. La photo a été prise le 3 janvier à Yokohama. (Jiji)

Cette préférence pour les sports d’équipe a été constatée dans tous les types de compétitions sportives, et ce tout au long de l’ère moderne. Pendant des décennies, le baseball est resté le fer de lance du monde sportif japonais en termes de popularité. Toutefois, lors des Jeux olympiques de Tokyo en 1964, les plus fortes audiences télévisées ont été enregistrées lors de la compétition de volley-ball féminin. Le football attire lui aussi constamment de nombreux spectateurs, grâce notamment à la compétence de l’équipe nationale féminine et à l’amélioration de l’équipe masculine, qui peut généralement au moins compter sur une participation aux huitièmes de finale des tournois internationaux. L’équipe de rugby du Japon, qui est parvenue à étonner le monde entier lors de sa victoire contre l’Afrique du Sud lors de la Coupe du monde 2015, avant d’atteindre les quarts de finale de la Coupe du monde 2019 organisée au Japon, jouit également d’une immense popularité.

Cela ne signifie pas, bien sûr, que le Japon n’a pas célébré ses stars des sports individuels. Le pays a produit ses propres champions de boxe, judokas, coureurs de marathon et bien d’autres qui se sont montrés capables de remporter des victoires sur la scène mondiale. Des joueurs de tennis tels que Nishikori Kei et Osaka Naomi, classée numéro 1 mondiale à un moment donné, ont connu une immense renommée ces dernières années. Il est difficile de dire, cependant, si des talents japonais similaires continueront à émerger régulièrement dans des sports comme les leurs.

Nous pourrons toutefois toujours compter sur le Hakone Ekiden pour produire un flux constant d’athlètes reconnus, grâce aux deux qualités qui l’ont propulsé au sommet dans l’Archipel : son statut de compétition étudiante et sa nature en tant qu’évènement par équipe.

Une riche aventure humaine

Les compétitions d’ekiden sont populaires chaque fois qu’elles ont lieu au Japon, et celui de Hakone se situe au sommet de leur hiérarchie. La course n’est pas remportée par des individus, mais par des équipes de 10 coureurs combinant leurs efforts pour emporter leur tasuki jusqu’à la ligne d’arrivée. Lors de l’édition 2022, le coureur universitaire Miura Ryûji, qui est parvenu à terminer septième du 3 000 mètres steeple masculin aux Jeux olympiques de Tokyo l’été dernier, a attiré beaucoup d’attention sur lui, mais au final, cet olympien était surtout reconnu en tant que membre de l’équipe Juntendô, qui a réussi à terminer deuxième derrière Aoyama Gakuin.

Le dernier coureur de l’université Komazawa, Ishikawa Takuma, passe le ruban de la ligne d’arrivée du Hakone Ekiden, le 3 janvier 2021 au quartier d’Ôtemachi à Tokyo. (Jiji)
Le dernier coureur de l’université Komazawa, Ishikawa Takuma, passe le ruban de la ligne d’arrivée du Hakone Ekiden, le 3 janvier 2021 au quartier d’Ôtemachi à Tokyo. (Jiji)

Peu importe à quel point un coureur individuel peut être célèbre et talentueux, sans ses coéquipiers, il ne pourra pas remporter la victoire. La compétition est toutefois suffisamment ardue pour que même une équipe s’étant durement entraînée pendant de nombreuses heures ne saurait gagner si ses membres ne parvenaient pas à s’élever aux plus hauts échelons de ce sport. La course est par nature une activité solitaire, mais il est dans l’esprit japonais d’ajouter à cette recherche de la performance athlétique un esprit d’entraide avec ses camarades permettant à chacun de s’élever vers l’excellence.

Un dernier facteur qui a fait grimper l’intérêt populaire pour cette course est la jeunesse de ses participants. Tout comme pour le tournoi de baseball lycéen Kôshien, ces compétitions viennent avec une riche aventure humaine : pas seulement les joies de la victoire, mais aussi les déceptions et les larmes des perdants, et bien d’autres rebondissements qui font vibrer la corde sensible des spectateurs. Les fans du Hakone Ekiden (dont je fais partie depuis plus de 40 ans maintenant) seront à jamais inspirés par les parcours de ces jeunes athlètes.

(Photo de titre : le peloton de la première étape du Hakone Ekiden 2021, le 2 janvier dans l’arrondissement d’Ôta, à Tokyo. Jiji)