Avoir peur et s’amuser sont les deux faces d’une même pièce

« Je me suis intéressé aux endroits où ont lieu les kaidan à l’école. Les toilettes étaient de loin l’endroit le plus fréquent » souligne le professeur. « Viennent ensuite les salles de classe normales. Celles utilisées pour des matières spécifiques telles que les sciences, la musique ou encore les arts étaient peu répandues.

« Dans les études folkloriques du Japon, les toilettes sont souvent perçues comme une frontière entre notre monde et celui de l’au-delà, où il est fort probable de rencontrer des créatures surnaturelles yôkai. Je pense que, plutôt qu’une apparition provoqué par un acte extraordinaire, c’est davantage dans les endroits où les enfants se rendent tous les jours que les yôkai sont les plus susceptibles de se révéler. »

« Mais il est tout à fait possible de ne pas les rencontrer. Hanako n’apparaît que dans une cabine en particulier, à l’étage d’un bâtiment bien particulier. Les toilettes, les enfants y vont tous les jours, et il est facile de définir des conditions. Vous pouvez vous y rendre, tout en sachant que vous êtes en sécurité si deux conditions sont réunies : si vous n’utilisez pas cette cabine et si vous ne l’appelez pas par son nom. »

« C’est la même chose pour les salles de classe. Il est possible de contrôler leur apparition. Comment ? Vous pouvez par exemple tout simplement éviter les heures de la nuit... Pour ce qui est des conditions, il peut s’agir de disposer les tables dans une forme particulière, de joindre les mains en cercle et de scander un sort pour invoquer les yôkai. »

Selon certaines recherches dans le domaine de la psychologie, les enfants racontent des histoires qui leur font peur en réaction à l’environnement restrictif d’un établissement scolaire. Mais pour Yoshioka Kazushi, c’est tout simplement parce que les enfants, comme les adultes, aiment s’effrayer.

« Pour les grands comme pour les petits, le fait d’avoir peur et de s’amuser sont les deux faces d’une même pièce » dit-il. « Mais les enfants ont une façon différente de faire face à leur sentiment de crainte, qui se distingue de celle des adultes, qui, eux la contrôlent, sachant parfaitement que les kaidan ne sont que des récits fictifs. Les enfants croient plus facilement à l’existence des fantômes et des monstres, mais cela ne les empêche pas de tirer un grand plaisir de leurs sensations... Grâce à des conditions prédéfinies qui permettent de maintenir la peur à un niveau qui leur est encore gérable. »

« Penser qu’il y a quelque chose, là, est déjà assez effrayant en soi. Et les enfants peuvent vouloir se confronter à la légende, et faire les fiers si rien ne se passe. “On les a eus !” En ce sens, l’accomplissement à plusieurs avec un succès à la clef peut constituer un rite de passage qui rapproche les participants, et même devenir un outil de communication. »

Moins de communication entre les enfants aujourd’hui

De la fin des années 1970 aux années 1980, une légende urbaine mettant en scène une femme à la bouche fendue, en japonais kuchisake onna, s’est d’abord répandue parmi les enfants prenant des cours du soir, avant de gagner le reste de la population. Cependant, pour le professeur Yoshioka, un tel phénomène se produirait difficilement aujourd’hui.

« Les relations des enfants ne sont plus les mêmes maintenant. En classe, ils ont tendance à se regrouper par quatre ou cinq personnes qui ne communiquent pas entre elles. Chaque groupe peut avoir son propre kaidan, mais il se limite en général à ce groupe. »

Il fait également remarquer que les enfants ne passent plus autant de temps entre eux.

« Avant, à l’école primaire, les enfants restaient après la classe, jusque tard le soir. Aujourd’hui, dès que les cours sont terminés, ils sont immédiatement renvoyés chez leurs parents, ou bien ils restent en étude. Quoiqu’il en soit, ils sont toujours supervisés par des adultes, si bien qu’il ne leur reste que peu de temps pour jouer, ce qu’ils feraient si on les laissait libres. »

Il ajoute : « S’ils se font des amis dans ces écoles de cours du soir, les parents déposent généralement leurs enfants et viennent les chercher immédiatement à la fin des cours. Si bien qu’ils n’ont même pas la chance de se parler sur le chemin du retour. »