Auto-censure

Autrefois, c’étaient les enseignants qui racontaient eux-mêmes des kaidan aux enfants. Selon leur génération, les Japonais se souviennent peut-être qu’ils suppliaient leurs professeurs de leur « raconter une histoire de kaidan » lorsqu’il restait du temps libre en classe.

Toutefois, note le professeur Yoshioka, depuis l’engouement suscité par les récits d’effroi à l’école dans les années 1990, les enseignants ont peu à peu cessé de jouer ce rôle. « J’ai interrogé des professeurs âgés de 30 à 50 ans et j’ai constaté que vers les années 2000, il y a eu un changement en faveur de l’autocensure. Et plus question de raconter des histoires effrayantes en classe. »

Au cours de l’année scolaire 2002, les directives révisées en matière de programmes scolaires ont ajouté des « études intégrées », encourageant les élèves à laisser s’exprimer leur individualité, leur donnant la possibilité de s’épanouir. Yoshioka Kazushi a néanmoins pu constater au cours de ses différentes interviews que cette éducation yutori, ce qui signifie « détendue », l’est peut-être pour les enfants mais l’est beaucoup moins pour les enseignants, qui doivent s’adapter aux nouvelles méthodes d’enseignement et qui se sont retrouvés submergés de travail en raison de la préparation de nouveaux cours. « Beaucoup m’ont confié qu’ils n’avaient pas le temps pour des sujets de moindre importance tels que le kaidan. Les enfants qui ne voulaient pas entendre ce genre d’histoires ont été de plus en pris en considération. Et tout le monde était aussi parfaitement conscient du fait que les parents ou les représentants légaux ne verraient pas exactement ce genre de littérature du meilleur œil. »

En effet, il y avait le risque de plaintes si les enfants ne pouvaient plus aller seuls aux toilettes ou n’arrivaient pas à dormir la nuit. Mais ce n’était pas tout : il s’agissait également pour les enseignants de maintenir l’ordre dans la classe.

« Si la classe tout entière entrait dans un sentiment de panique, cela serait problématique pour la suite du cours » explique Yoshioka Kazushi. « Visiblement, ils se sont dit qu’il était plus important de respecter scrupuleusement le temps imparti par le ministère de l’Éducation et d’être en mesure de justifier n’importe quelle œuvre étudiée en classe d’un point de vue éducatif, au cas où les parents poseraient des questions. »

Il poursuit : « En même temps, offrir aux écoliers qui s’y intéressent des ouvrages sur les kaidan est essentiel pour une éducation qui porte une attention à leurs besoins. Après, c’est à eux de prendre leurs responsabilités. »

Le professeur Yoshioka précise qu’il n’est pas rare que les enseignants se racontent des histoires de kaidan à l’école entre eux. L’un d’entre eux particulièrement amateur de surnaturel a notamment parlé du fantôme d’une jeune fille appelée Lily-chan. Un directeur adjoint a également dit : « Venez ici la nuit, et vous verrez, il y a quelque chose de blanc qui scintille sous ce réverbère ». Un autre professeur y est lui aussi allé de son anecdote. Il lui a raconté un incident survenu lorsqu’il a fermé la porte d’une salle de classe, qui était soi-disant hantée. La porte s’est refermée toute seule. « Apparemment, il n’est pas rare que des chefs d’établissement ou même leurs adjoints parlent à leurs nouvelles recrues des fantômes qui hantent et qui ont hanté l’école. »

Les élèves d’un côté, le corps enseignant de l’autre

« Ce qui m’a le plus surpris concernant le genre du kaidan à l’école, c’est le fossé entre les enseignants et leurs élèves » explique le professeur Yoshioka. « Les enseignants en parlent seulement entre eux de leur côté, et les élèves entre eux de l’autre. Les premiers éduquent les seconds et cela s’arrête là. »

Dans les écoles, finis les moments où les enfants retenaient leur souffle lorsque le professeur racontait une histoire terrifiante. C’était l’époque où ils partageaient leur sentiment d’excitation tout en tissant des liens d’amitié avec leurs camarades. « Les kaidan à l’école ne s’adressent pas uniquement aux enfants », déclare Yoshioka Kazushi. « Ces contes peuvent devenir des outils de communication qui se transmettent par-delà les générations. Je pense que nous devrions revenir à l’époque où les adultes et les enfants pouvaient s’amuser ensemble, simplement en bavardant, sans pour autant qu’il y ait un objectif éducatif précis. »

(Texte et interview par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : Pixta)