Vertical plutôt qu’horizontal
Selon le professeur Ishida, la construction de bâtiments gouvernementaux plus hauts est due à une révision de la loi japonaise sur les normes de construction en 1963. Avant cette modification de la législation, la hauteur des bâtiments était plafonnée à environ 31 mètres, une limite qui date de l’avant-guerre. Le shakkanhô était un système de mesure japonaise traditionnelle, où 100 shaku valaient environ 31 mètres. Cette restriction était communément appelée la règle des 100 shaku.
Avec la suppression de cette limite, les promoteurs ont eu toute la liberté d’édifier des structures plus élevées afin de répondre aux besoins de l’économie florissante d’après-guerre. Alors que les prix des terrains augmentaient, tout comme le besoin d’utilisation plus efficace des sols, les bâtiments élevés ont commencé à sortir de terre les uns après les autres tels des champignons. Citons notamment l’exemple du Kasumigaseki Building, achevé en 1968, haut de 147 mètres, qui a alors captivé l’attention du pays tout entier.
Cette tendance à la construction de bâtiments municipaux élevés a commencé avec le bâtiment du bureau de la préfecture d’Iwate, terminé en 1965. Cependant, la fin de la règle des 100 shaku n’a pas immédiatement déclenché une vague parmi les différentes municipalités. De nombreux gouvernements locaux ont perdu leurs bâtiments pendant la Seconde Guerre mondiale et les ont reconstruits pendant la période de reprise après le conflit, à l’exemple du bureau métropolitain de Tokyo, cité précédemment, achevé en 1957. La plupart des bâtiments municipaux étaient donc relativement neufs lorsque la loi a changé, si bien qu’aucune réforme de grande envergure n’a été envisagée avant la fin des années 1980, jusqu’aux années 1990.
Au fil du temps, les responsabilités du gouvernement se sont multipliées, entraînant une accumulation grandissante d’archives et de documents administratifs qui avaient besoin d’un endroit pour être stockés. Dans des centres urbains densément peuplés, la flambée des prix des propriétés rendait de plus en plus difficile l’acquisition de terrains supplémentaires pour expansion. Ces pressions ont fait du développement de gratte-ciels une solution plus pratique, surtout dans les grandes villes ; vertical plutôt qu’horizontal.
À quoi bon le mimétisme ?
Dans les 23 arrondissements de la ville de Tokyo, les premières initiatives de reconstruction et de relocalisation des bureaux municipaux ont débuté dans les années 1990, et continuent à ce jour. En 1996, l’arrondissement de Nerima a achevé son nouveau bâtiment administratif, une tour sur 21 niveaux, haute de près de 93,8 mètres. Et cette initiative a fait des émules. En 1999, l’arrondissement de Bunkyô a lui aussi construit un bâtiment majeur ; 28 niveaux, pas moins de 142 mètres de haut, le plus élevé des 23 arrondissements de la capitale. Celui de Nerima est le deuxième plus élevé. Les deux édifices sont accessibles au public gratuitement, même si le bâtiment de l’arrondissement de Bunkyô est fermé pour rénovation jusqu’à décembre 2026. Un membre du personnel de la Division des affaires générales de Nerima explique que l’objectif était d’attirer davantage de visiteurs en offrant des vues à couper le souffle, notamment avec le mont Fuji ou la tour Skytree en toile de fond.
En mai 2024, l’arrondissement de Setagaya a commencé à utiliser la nouvelle aile est, qui comprend un hall d’observation au dixième étage. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un gratte-ciel aux normes modernes, « il n’y a pas de bâtiments élevés à proximité, offrant une vue panoramique sur le paysage urbain de Setagaya », explique Yamaji Hiroshi, chef de la section de la division de gestion des installations de l’arrondissement. Lorsqu’il a ouvert, le hall a organisé une exposition qui a rencontré un grand succès, consacrée aux Aventures de Guri et Gura, une série de livres illustrés pour enfants de Nakagawa Rieko, auteure bien connue du grand public et résidente d’honneur de l’arrondissement (qui est décédée en 2024).
Des responsables du gouvernement pensent peut-être qu’en ajoutant des caractéristiques attrayantes telles que des plateformes d’observation à leurs bâtiments, ils peuvent renforcer leur connexion avec les résidents, mais la réalité n’est pas si simple. En pratique, relativement peu d’installations sont activement exploitées en tant qu’espaces pour l’organisation d’événements pour les locaux. Mais au lieu de cela, ces zones ont tendance à fonctionner davantage comme des attractions pour les touristes, et dans certains cas, elles n’y parviennent même pas. Néanmoins, un sentiment de conformité bureaucratique tendrait à prévaloir : lorsqu’une municipalité ou un arrondissement reconstruit un de ces bureaux administratifs, inclure une plateforme d’observation semble être de plus en plus un passage obligé.
Le professeur Ishida met en garde contre ces tendances au mimétisme. « Les bâtiments du gouvernement sont rarement reconstruits. Ce n’est pas parce que d’autres municipalités le font que vous devez faire la même chose. Les responsables doivent réfléchir : de quoi la communauté a-t-elle vraiment besoin ? Une plateforme est-elle vraiment nécessaire ? Tout autant de questions qui doivent être soulevées, avec une perspective à long terme. Obtenir le soutien des habitants et de l’assemblée locale devrait être la première priorité », insiste-t-il.
Alors que de plus en plus d’arrondissements ajoutent des plateformes d’observation à leurs bâtiments, seulement une poignée d’entre eux comme le bâtiment du gouvernement métropolitain de Tokyo ont réussi à attirer de nombreuses foules et à contribuer de manière significative au rayonnement de la ville ou au tourisme local. Les municipalités er arrondissements auraient fort intérêt à envisager sérieusement d’utiliser ces espaces de façon efficace. Sans cela, elles risquent de laisser se perdre des ressources précieuses.
(Photo de titre : vue nocturne de Tokyo depuis la plateforme d’observation du bâtiment du gouvernement métropolitain. Avec l’aimable autorisation du gouvernement métropolitain de Tokyo.)


