Pour sortir du cycle des frictions
Voici ce que l’on peut dire concernant le contexte des décisions politiques qui ont généré des frictions. Du côté coréen, l’émergeance d’une situation nouvelle — une égalité plus grande et un meilleur équilibre des relations avec le Japon — a provoqué une certaine confusion. Surestimation des intentions et capacités du Japon, et sous-estimation quand celui-ci ne répond pas aux attentes formulées ont gonflé simultanément. Il n’est pas surprenant que la population coréenne ait accepté la thèse que le Japon continue à viser un avenir de grande puissance militaire, et cette perception a dorénavant atteint le niveau d’une condition que rien ne pourrait remettre en cause.
Dans le même temps, l’image du Japon dans la société coréenne est en pleine mutation. Le Japon est en train de perdre son image de modèle ou d’objectif à atteindre. L’image dominante qui la remplace est l’image assez radicale d’un pays auprès duquel les Coréens n’ont plus rien à apprendre. Du fait qu’ils croient à présent que le Japon n’est pas capable de jouer un rôle qui serve les intérêts de leur pays, les Coréens sont d’avis qu’il n’y a rien à en attendre. Cette attitude d’indifférence vis-à-vis du Japon, à la place de l’attitude précédente de l’aimer ou le haïr, est particulièrement sensible au sein de la jeune génération. Tel est la toile de fond derrière la tendance des Coréens à se focaliser uniquement sur les questions historiques, même actuellement, quand bien même d’autres questions importantes sont à considérer dans les relations bilatérales.
Du point de vue japonais en revanche, la transition structurelle a créé un contexte dans lequel la Corée du Sud est perçue comme ayant une plus grande importance stratégique qu’elle n’avait dans le passé. Dans le même temps, cependant, la coopération nippo-coréenne décroche parfois à cause de la posture entêtée et passive adoptée par le côté coréen, qui conduit les Japonais impliqués à conclure que décidément la Corée ne changera jamais. Ce sentiment peut facilement dégénérer en résignation et en sentiment qu’il n’y a pas grand chose à attendre d’une coopération avec les Coréens. Au lieu de chercher à réaliser les potentiels d’une coopération, les Japonais présument que travailler ensemble s’avèrera à coup sûr difficile et ne générera pas facilement de nouvelles possibilités. On a même parfois l’impression que les Japonais se sont résignés à voir tous les conflits résultants des relations avec les Coréens destinés à escalader.
Ceci étant, quelle autre option réaliste et efficace existe-t-il en réalité ? Si notre objectif est de maintenir et d’améliorer la présence diplomatique du Japon en Asie orientale, il sera difficile, dans l’environnement actuel, de trouver une voie plus efficace que celle de faire passer la coopération nippo-coréenne à un niveau supérieur. Et la même chose peut être dite du point de vue coréen.
La coopération pour faire face à la Corée du Nord
Dans ce contexte, nous devons alors nous demander si une véritable coopération bilatérale est réellement aussi difficile à mettre en œuvre que cela. Certes, les récentes escalades tendent à confirmer l’impression que faire passer la coopération nippo-coréenne à un plan supérieur risque d’être tout sauf facile. Et pourtant, des choix sont encore faisables. Le Japon peut se sentir résigné, mais la diplomatie n’a certainement pas épuisé toutes les possibilités de convaincre les Coréens que le Japon pouvait jouer un rôle important pour leur pays, tout en dissipant la méfiance qui a surgi du fait de la coexistence de la surestimation et de la sous-estimation vis-à-vis de leur voisin dont j’ai parlé tout à l’heure.
Certes, certains domaines laissent peu de place à la négociation, comme par exemple un différend territorial, surtout quand toute marge de manœuvre a été éliminée par la carte de la question historique jouée contre tout compromis. Mais dans d’autres domaines, cependant, ne reste-il pas un peu d’espace pour des propositions audacieuses, sur la question des femmes de réconfort et d’autres touchant à la vision de l’histoire, qui occasionnent des frictions qui pourraient être évitées pour la société japonaise ? Et si de telles propositions ne suffiraient pas à convaincre les Coréens que le Japon a changé, quid de réfléchir sur son passé ? La société coréenne aussi doit réévaluer le Japon sous un jour plus raisonnable, au lieu de succomber à des réactions extrêmes de surestimation et de sous-estimation. Un tel changement est souhaitable non seulement parce que cela aiderait le Japon, mais aussi bien pour la Corée du Sud elle-même qui souffre de ne pouvoir évaluer objectivement les avantages qu’elle peut tirer du Japon.
Un front sur lequel Tokyo et Séoul sont toujours en mesure de coopérer efficacement est celui des relations avec Pyongyang. Dans les pourparlers à six, Tokyo et Séoul se retrouvent relégués au second plan comparativement à Beijing, Moscou et Washington, en raison de la dépendance croissante de Pyongyang sur Beijing, et la priorité qu’elle accorde à ses relations avec Washington. Si Tokyo et Séoul travaillent en étroite collaboration à normaliser les relations entre le Japon et la Corée du Nord, et à promouvoir la coopération économique entre Corée du Sud et Corée du Nord, ils peuvent augmenter leur présence aux yeux de Pyongyang.