L’avenir incertain du secteur des sciences et de l’ingénierie
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon a fait des sciences et de la technologie la priorité des investissements de l’État dans l’enseignement supérieur. Les départements des sciences et de l’ingénierie des universités nationales ont ainsi réussi à atteindre un taux d’encadrement enseignants/étudiants comparable à celui des établissements occidentaux. Et le système des séminaires (kenkyûshitsu), qui a mis en place des petites unités d’enseignement et de recherches dirigées par un grand spécialiste, s’est avéré d’une grande efficacité dans la formation de chercheurs de haut niveau.
C’est ainsi que depuis l’an 2000, le monde scientifique japonais a obtenu un nombre remarquable de prix Nobel dont beaucoup ont été attribués à des chercheurs d’universités d’État régionales. Le Japon est en train de récolter les fruits des investissements qu’il a effectués pendant de nombreuses années dans le secteur de la recherche et de l’enseignement scientifiques. Le classement mondial des universités en termes de nombre de citations dans des revues scientifiques est tout à révélateur à cet égard. L’Université de Tokyo arrive en troisième place en ce qui concerne la physique. Le département de chimie de l’Université de Kyoto au quatrième rang. L’Université d’Osaka à la quatrième place dans le domaine de l’immunologie. Et l’Université du Tôhoku en cinquième position dans le secteur de la science des matériaux.
Mais on est en droit de se demander si le Japon va pouvoir se maintenir à un tel niveau pendant encore longtemps. À l’heure actuelle, les étudiants les plus doués en sciences se dépêchent de chercher un emploi dans l’industrie sitôt qu’ils ont fini leur master. À peine 9,9 % d’entre eux se lancent dans des études doctorales. Le budget du Japon pour l’enseignement et la recherche scientifiques n’a pas bougé depuis 15 ans, alors qu’il a considérablement augmenté dans le reste du monde. Tant et si bien que les universités et les centres de recherches financés par l’État se sont trouvés dans l’incapacité de créer des postes pour les jeunes diplômés.
Pour rester compétitif dans le domaine des sciences et de l’ingénierie, le Japon doit étoffer ses programmes de troisième cycle et former des titulaires de doctorat capables de jouer un rôle efficace dans le secteur privé, la création d’entreprises et le marché international de l’emploi, y compris les universités, les centres de recherches et les entreprises des économies mondiales émergentes. Il doit aussi améliorer son niveau non seulement dans la recherche universitaire mais aussi la communication globale, la conception et la gestion de projets, et la solution de problèmes de type social. Le gouvernement s’est déjà engagé dans cette voie avec le Program for Leading Graduate School (Programme pour les établissements de pointe de deuxième et troisième cycles) qui subventionne 62 programmes de haut niveau répartis dans 33 universités. 3 300 étudiants se sont déjà inscrits dans ce type de cursus et la plupart d’entre eux devraient avoir obtenu leur diplôme d’ici 2017.
La situation préoccupante de la filière des lettres et des sciences humaines
La situation est nettement plus préoccupante dans le secteur des lettres et de sciences humaines des universités. Le budget consacré par l’État japonais à l’enseignement supérieur est dans l’ensemble nettement moins élevé qu’en Europe ou aux États-Unis. Il constitue en effet à peine 1,5 % du PIB de l’Archipel alors qu’aux USA la proportion est de 2,5 %. Et depuis plusieurs dizaines d’années, la part allouée à la filière des lettres est infime comparée à celle qui revient aux sciences et à l’ingénierie. Jusqu’au milieu des années 1990, le Japon a réussi à s’accommoder de sa faiblesse dans ce domaine en grande partie parce que ce sont les entreprises qui formaient leurs jeunes recrues par le biais à la fois de programmes spécifiques et d’une formation sur le tas (OJT). Mais après l’éclatement de la bulle spéculative, les firmes japonaises ont été contraintes de procéder à des restructurations sévères. Elles ont donc investi beaucoup moins dans la formation de leurs employés. Elles ont aussi eu tendance à recruter du personnel à temps partiel ou en CDD, et par voie de conséquence, à accorder moins d’importance à l’investissement à long terme dans l’éducation et la formation de leurs ressources humaines.
De ce fait, le niveau de compétences des jeunes travailleurs japonais a nettement baissé au point qu’il a fallu soudainement se tourner vers la filière des lettres et des sciences humaines pour trouver du personnel adéquat. Le gouvernement aurait dû alors intervenir en finançant le type de formation que les entreprises n’assuraient plus. Mais il n’a pas pu investir de façon appropriée dans le développement des ressources humaines par le biais du premier cycle de l’enseignement supérieur, en raison de contraintes budgétaires, de l’absence de direction politique et du manque d’intérêt des contribuables.
