L’adoption de la formule « un règne, un nom d’ère »

C’est sous le règne de l’empereur Meiji (1867-1912) que le gouvernement a instauré la formule « un règne, un nom d’ère ». Ainsi l’adoption d’un nouveau nom d’ère aura lieu quand – et seulement quand – un nouvel empereur montera sur le trône. C’est le système qui était alors en usage en Chine sous la dynastie Qing. Après la restauration de Meiji de 1868, au cours de laquelle le shogunat a été aboli et le pouvoir impérial restauré (le nom de l’ère a également changé, pour devenir Meiji), le gouvernement a entrepris de moderniser le pays. Les gens pensent qu’il s’est agi d’une occidentalisation, ce qui est vrai à bien des égards, mais cette modernisation impliquait aussi l’adoption de diverses procédures empruntées à la Chine des Qing, le grand voisin du Japon sur le continent asiatique. La compilation des annales de chaque empereur est elle aussi une pratique issue du modèle Qing. Ce genre de compilation avait déjà eu lieu au Japon avant cette époque, mais à l’ère Meiji, le ministre de la Maison impériale avait rédigé la chronique du règne de l’empereur Kômei, et cette pratique s’est perpétuée pendant les règnes suivants jusqu’à celui de l’empereur Hirohito.

Au début de l’ère Meiji, le nom de l’ère en cours dans la Chine des Qing était Tongzhi. Elle a été suivie par les ères Guangxu et Xuantong, chacune correspondant
à un règne unique. En 1912, la première année de l’ère Taishô au Japon, la dynastie Qing a été renversée par la révolution Xinhai, qui a instauré la République de Chine. Un nouveau nom d’ère, Minguo (« République ») a alors été adopté. Comme il n’y avait plus ni empereur ni règne, il est resté en usage sous les présidences successives. L’ère a connu une brève interruption en décembre 1915, quand le président Yuan Shikai s’est autoproclamé empereur et a adopté Hongzian comme nom d’ère, mais ce règne impérial ne durera que trois mois avant que la république ne soit rétablie, de concert avec le nom d’ère Minguo. Ce nom est toujours en usage à Taiwan, où l’année 2017 s’appelle Minguo 106.

Les modifications survenues au fil des ans

Le système de gengô « un règne, un nom d’ère » faisait partie des dispositions de la Loi de la maison impériale adoptée en 1889, en même temps que la Constitution de l’Empire du Japon (communément appelée Constitution de Meiji). Mais à l’origine, ce système est entré en vigueur au titre d’une ordonnance émise par le gouvernement en 1868, à la restauration de Meiji. Le système a été modifié en 1909 au titre des Réglementations présidant à l’accession au trône. Elles stipulaient explicitement que d’une, le nom de l’ère devait être changé immédiatement après l’accession d’un empereur au trône, de deux, que le choix du nom de l’ère relevait de la décision de l’empereur, et enfin que ce nom devait être annoncé par voie de rescrit impérial. Je noterais que ce système n’était pas exactement similaire à celui en usage dans la Chine des Qing, où la nouvelle ère ne commençait que l’année suivant la mort du précédent empereur.

Suite à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Loi de la maison impériale a été abrogée et une nouvelle version a été adoptée en 1947 dans le cadre de la Constitution d’après-guerre. Mais la nouvelle loi ne contenait aucune disposition relative aux noms d’ère. Dans les premières années de l’après-guerre, des voix se sont élevées pour remettre en question le bien-fondé de la monarchie, ou pour appeler à l’abdication de l’empereur Hirohito. D’autres encore réclamaient l’abolition du système des ères. En effet, en 1950, par exemple, le Conseil du Japon pour la science a soumis au Premier ministre, au président de la Chambre des représentants et au président de la Chambre des conseillers une proposition recommandant l’adoption du système occidental de décompte des années. Le Conseil pour la science affirmait que les noms d’ère ne faisaient pas sens du point de vue scientifique et n’avaient pas de fondement juridique, et ne convenaient guère à une démocratie, dans la mesure où ils étaient intrinsèquement liés au régime impérial d’avant-guerre. La même année, un projet de loi pour l’abolition des noms d’ère a fait l’objet d’un débat au sein d’une commission de la Chambre des conseillers, et il semble bien que le public se soit lui aussi emparé de la question.

En janvier 1977, le Parti socialiste japonais s’est lancé dans la préparation d’une proposition de loi sur l’abolition du système des gengô, mais le Parti libéral-démocrate au pouvoir a contre-attaqué. La Loi sur les noms d’ère est passée en juin 1979, et les directives pour la sélection des noms d’ère ont été adoptées en octobre de la même année. C’est le plus court texte de loi japonais, avec un contenu qui se limite à deux phrases : « 1. Le nom d’ère sera déterminé par une ordonnance émise par le cabinet.  2. Le nom d’ère ne sera modifié qu’en cas de succession au trône impérial. »