Le 28 mars 2017, le gouvernement du Premier ministre Abe Shinzô a dévoilé un plan d’action pour une réforme du travail approuvée par le patronat et les syndicats. Cette réforme est principalement axée sur la limitation de la durée de travail et la réduction des inégalités de salaires et de prestations. Dans le présent article, le spécialiste de l’économie du travail Yamada Hisashi montre qu’en dépit de ses bonnes intentions, ce plan fait l’impasse sur des mesures incontournables pour assurer sa réussite et éviter les effets pervers qu’il pourrait provoquer.
La « réforme de la façon de travailler » présentée par le gouvernement au mois de mars implique des changements sans précédents dans la législation du travail et de l’emploi au Japon. Elle a été préparée par une commission de spécialistes chargée d’étudier les problèmes posés par la durée de travail excessive et les inégalités en matière de salaire. Elle constitue un accord révolutionnaire entre les représentants des patrons et des syndicats qui ont approuvé son contenu en tant que base d’une réforme de la Loi sur le travail.
Au Japon, le monde du travail n’a pas réussi à s’adapter aux changements sociaux et économiques qui l’ont affecté, et ses pratiques sont sur le point d’atteindre leurs limites. Il serait certes préférable que, dans la mesure du possible, l’Archipel conserve un système de l’emploi stable et à long-terme. Mais celui-ci a l’inconvénient d’empêcher les femmes d’avoir un rôle actif dans la main-d’œuvre et il ne permet pas non plus aux seniors d’y trouver pleinement leur place. Or nous pouvons difficilement envisager que le Japon puisse fonctionner du point de vue économique et social sans la participation active des femmes et des seniors, alors même que sa population continue de vieillir et sa démographie de décliner. Dans ces conditions, la réforme du gouvernement est tout à fait justifiée, car elle met l’accent sur l’aménagement de la durée de travail.
Ceci dit, pour mettre ce plan en œuvre, il faudra franchir des obstacles de taille. Une réforme de cette envergure implique en effet toutes sortes de défis du point de vue pratique, un sujet qui n’avait jusqu’à présent pas été abordé au cours des discussions. Force est de constater également l’absence d’une véritable vision d’ensemble.
Éviter les effets pervers du système en place
Si le gouvernement se contente de laisser à chaque entreprise le soin d’appliquer un plan aussi radical, nous pouvons nous attendre à toutes sortes de désordres. La mise en pratique d’une telle réforme implique en effet des discussions entre les responsables du gouvernement, du patronat et des syndicats. Qui plus est, toutes les parties concernées au niveau industriel, régional et professionnel doivent se mobiliser pour que le plan proposé soit compris et appliqué par le plus grand nombre.
Les mesures envisagées pour mettre en œuvre le principe « à travail égal, salaire égal » et réduire les heures de travail reviennent à appliquer le modèle qui a cours actuellement en Europe (voir article Les défis de la réforme du travail au Japon). Mais si elles fonctionnent en Europe, c’est parce qu’elles sont étroitement liées à un vaste ensemble de pratiques en matière d’emploi et de rémunération. Si l’on se contente de les introduire dans le système en place au Japon sans faire les ajustements nécessaires, ces mesures risquent fort de ne pas avoir le résultat escompté et même de provoquer des effets pervers. Pour qu’elles soient efficaces, il faudra modifier certaines particularités du système du travail japonais. Et tant que ces questions ne feront pas l’objet de discussions et d’ajustements adéquats, il sera impossible d’avoir une vue d’ensemble du problème.
La réduction de la durée de travail prônée par le gouvernement a deux objectifs majeurs. D’une part, éviter les problèmes de santé pouvant aller jusqu’à provoquer la mort par excès de travail (karôshi) et de l’autre, encourager la participation active des femmes et des seniors dans la main-d’œuvre par le biais de nouvelles normes permettant d’équilibrer vie personnelle et vie familiale. Mais pour l’instant, la réforme du travail proposée par le gouvernement est loin de faire l’unanimité. Certains considèrent qu’elle est totalement inadéquate ; d’autres affirment que les nouvelles restrictions sur les heures supplémentaires paralyseront les entreprises. Faute de discussions approfondies et d’accords sur les changements envisagés, les patrons risquent de se contenter de trouver des moyens de contourner la règlementation des heures supplémentaires, en multipliant par exemple le nombre des heures non-rémunérées et effectuées à domicile, ou en sous-traitant les tâches à des PME qui ne sont pas en mesure de protester en raison de la précarité de leur situation.
Par ailleurs, si les patrons réduisent effectivement le temps de travail de leurs employés, et que ceux-ci constatent une baisse importante de leurs revenus et de leur niveau de vie, la réforme sera un échec. La diminution des heures de travail doit aller de pair avec une augmentation de la productivité de façon à ce que les entreprises puissent continuer à améliorer leurs résultats sans pour autant réduire les salaires. Le développement des ressources humaines est l’un des enjeux-clés de la réforme du travail. Les firmes japonaises doivent par ailleurs liquider leurs branches d’activité non-rentables et optimiser l’éventail de leurs produits et de leurs services. La réforme proposée par le gouvernement aborde ces questions, mais sans donner de solutions concrètes.
