La culture de la maison de 30 ans
Des historiens chinois ont constaté que les pratiques religieuses des peuples de l’Archipel avaient principalement trait à la propreté et à la pureté, éléments qui ont marqué et marquent encore de nombreuses pratiques culturelles. Le fait que le climat du Japon favorise l’apparition des moisissures dans les maisons pourrait en partie expliquer pourquoi la culture de la propreté était si répandue et pourquoi « l’impureté » reste encore à ce jour un tabou.
Si le Japon est considéré par un grand nombre comme un pays très ancré dans les traditions, le côté « nouveau » est largement plébiscité parmi les habitants de l’Archipel. Les grandes entreprises de construction conçoivent leurs maisons pour durer environ 30 ans, et elles ne s’en cachent pas ! Ensuite la maison sera généralement détruite pour faire place à une autre habitation. L’idée qu’une maison est « vieille » après seulement 30 ans surprend en Occident mais en fait, c’est également le moyen idéal d’éliminer entièrement les moisissures et les insectes qui ont pu s’y nicher, éléments à ne pas négliger en raison du climat.

Cette culture de la reconstruction peut également se retrouver dans l’histoire. Jusqu’au VIIIe siècle, il n’était pas rare de changer de palais à la mort d’un empereur et même parfois de choisir une nouvelle ville pour établir la capitale impériale. Cette culture de la reconstruction n’était possible que dans le cas d’une architecture relativement éphémère.
Cette idée se retrouve dans de nombreux aspects de la culture de l’époque d’Edo (1603–1868). Selon un dicton populaire, le feu était l’une des deux « fleurs » d’Edo, car la ville « prospérait » fréquemment. Ces incendies, qui firent l’objet de nombreux récits et gravures sur bois au cours de la période, ont bien sûr considérablement réduit la durée de vie moyenne des bâtiments.
Déménager signifiait se débarrasser de la maison tout entière à l’exception de la structure en bois. Cette charpente était ensuite démontée et les éléments en bois étaient remontés sur un toit et des murs neufs. Toutes les pièces qui pourraient avoir vu l’apparition de moisissures étaient immanquablement remplacées ; un moyen idéal pour limiter les dommages causés par celles-ci et les insectes tout en préservant les parties les plus durables d’une maison et en faisant ainsi quelques économies. En effet, aujourd’hui des poutres et des colonnes extrêmement anciennes connaissent une seconde vie, pour la construction de fermes par exemple.
Bois versus métal
Les guildes, le protectionnisme et les décisions politiques du shogunat de Tokugawa ont été à l’origine de l’utilisation limitée d’attaches métalliques dans les constructions pendant l’époque d’Edo. Ce fut un facteur majeur qui favorisa le développement de la menuiserie japonaise tout en bois même après que l’acier est devenu plus abordable. Toutefois, les fixations métalliques, il faut bien l’avouer, ont une vie beaucoup plus courte que les jointures tout bois, à moins de les fixer dans du bois bien durci et d’éviter tout contact avec l’air. Dans le cas d’un bois qui n’a pas été bien durci, les joints métalliques peuvent se desserrer de saison en saison et le matériau environnant se dilater. De plus, lorsqu’ils sont en contact avec l’air, les joints métalliques risquent une oxydation rapide en raison du climat humide du Japon. Par ailleurs, une force exercée en continu entraînera au fil du temps une fatigue du métal.
La jointure en bois, elle, gagne en résistance à mesure qu’elle vieillit et que les cellules du bois durcissent. Calculs à l’appui, il est prouvé que des jointures en bois peuvent être plus solides pour la structure de la maison des siècles après la construction initiale. En général, le bois gagne en résistance pendant 200 à 300 ans après avoir été coupé. Ensuite, sa résistance diminue progressivement, mais il faudra mille ans environ pour qu’une poutre en bois correctement durcie retrouve sa force de résistance initiale, lorsque le bois a été coupé.


