Le son de l’oubli de soi
Avant la Seconde Guerre mondiale, nous explique Ôkura, la plupart des joueurs d’ôtsuzumi jouaient à mains nues. Mais à mesure de la diminution du nombre des fabricants d’instruments et de la détérioration de la qualité des cuirs pouvant servir à la confection des peaux de tambours, l’habitude se répandit de porter des doigtiers en daim pour jouer de l’instrument. Ceci, en partie pour prolonger la durée de vie des peaux de tambours, mais aussi afin protéger les mains des joueurs, car la frappe de l’ôtsuzumi peut provoquer des douleurs insupportables. Les joueurs qui, comme Ôkura, continuent de jouer sans doigtiers, constituent désormais une minorité à part.
Pour obtenir d’un ôtsuzumi un son parfait, il faut serrer les dents, bander le bras et exiger du corps un effort exténuant. Parce qu’Ôkura a toujours joué à mains nues, il y a eu une période, au début de sa carrière, où le traumatisme permanent provoqué par la frappe du tambour s’est propagé tout au long de son bras et de son épaule jusqu’à provoquer à l’arrière de sa peau une enflure qui a failli déclencher une hémorragie sous-arachnoïdienne.

Et pourtant, à mesure que se succédaient les instants où les « limites cardiopulmonaires du corps » étaient transcendées, Ôkura a commencé à prendre conscience d’un phénomène extraordinaire : une mystérieuse transformation de ses sensations physiques. Un beau jour, il s’aperçut qu’il était complètement libéré de la douleur jadis inhérente au jeu de l’ôtsuzumi, bref, qu’il « ne faisait plus qu’un avec le tambour ». Le sentiment qu’il avait éprouvé lorsqu’il travaillait dans les champs, d’être en unité avec la nature, l’a aidé à « abandonner complètement l’ego ». Il était désormais en phase surnaturelle avec l’état transcendantal de l’oubli de soi extatique. À l’issue de ce qui semble un long détour, il avait enfin acquis le son unique qui lui appartenait en propre.

