Une approche multiculturelle

Les efforts ensuite déployés par Michiko sont impressionnants. Elle fréquente des musiciens, des peintres, des sculpteurs et des poètes pour mieux faire connaître la cérémonie du thé japonaise. « Avant même que le pavillon de thé soit prêt, j’invitais déjà chaque mois des artistes à la maison de la culture du Japon à Rome, où je donnais des démonstrations de sadô. Je leur expliquais en détail le côté spirituel du thé et son environnement – les jardins, les pavillons, les ustensiles ; et quand le pavillon était prêt, ils sont tous venus et m’ont présenté des amis. »

Michiko noue également des liens avec le Vatican, entretenant les relations culturelles avec les prélats. Par chance, en 1965, l’Église catholique décide, au terme du concile Vatican II, de s’ouvrir aux autres religions, courants religieux et pensées. Jusque-là, malgré l’intérêt de certains d’entre eux pour le zen, les prêtres n’étaient pas autorisés à se rendre dans un temple zen, et encore moins à dialoguer avec des bonzes. Après Vatican II, ils sont nombreux à rendre visite à Michiko pour étudier la cérémonie du thé et le zen.

« Les prêtres ne se sont-ils pas reconnus dans l’esprit du sadô qui, par-delà le cadre de la religion, s’exprime dans les actes du quotidien, et dans le fait que la négation du « soi » est à la base de la religion tout comme de l’apprentissage du thé ? Je pense que pour des prêtres habitués à célébrer la messe, le mode de communication de la cérémonie du thé, avec ses rituels et ses gestes, était facile à appréhender. »

Les liens établis avec le Vatican par le biais du sadô perdurent. En mars 2017, à l’occasion du 75e anniversaire des relations diplomatiques entre le Japon et le Vatican, une cérémonie du thé a été organisée à l’ambassade japonaise auprès du Saint-Siège.

Ce que cherchent les Européens

Nojiri Michiko (à droite) et sa première disciple, Emma Di Valerio (à gauche). Elle est l’une des personnes à avoir pris la suite de Michiko, qui a démissionné l’année dernière de la direction du bureau en raison de son âge.
Emma allume le foyer pour mettre l’eau à bouillir. Michiko va se ravitailler en charbon à 3 heures et demie de chez elle, dans la banlieue de Florence. Dans sa camionnette, elle rapporte assez de charbon pour un an.

La rencontre avec Emma, une Italienne qui a toujours soutenu Michiko et continue à le faire, a été déterminante dans son action en Europe. Ancienne professeure de latin, Emma s’intéresse à la culture japonaise et étudie la langue et le cinéma japonais. Elle vient apprendre la cérémonie du thé dès l’ouverture du bureau de Rome. C’est ainsi que commence leur travail commun : Michiko traduit en italien des textes nécessaires à l’apprentissage du thé comme Le classique du thé, Cent poèmes de Rikyû et Les registres du Sud ; Emma corrige la version italienne.

Alors que Michiko cherche comment enseigner le thé en Europe, Emma lui explique ceci : « Les Européens s’intéressent davantage à la pensée qui sous-tend une activité qu’à sa forme, ils cherchent à en connaître l’essence. Sinon, autant boire une tasse de thé confortablement installé dans son canapé. »

« Emma m’a fait comprendre qu’à Rome, où il n’existait pas de vrai pavillon de thé et où je n’avais que mes propres ustensiles, tout ce que je pouvais enseigner, c’était la spiritualité du thé. Les Japonais qui apprennent le sadô ont tendance à se concentrer sur la façon de procéder ou d’utiliser les ustensiles. Mais les Européens cherchent plutôt un calme, une sérénité, une communication par-delà les mots. C’est ce à quoi ils atteignent en étudiant la cérémonie du thé, et qu’ils peuvent reproduire dans leur vie quotidienne. Je pense que c’est cela qui plaît à beaucoup de gens. »

En 1974, lorsque le 15e maître de l’école Raku et potier Raku Kichizaemon étudie à Rome, c’est Emma qui lui apprend les bases du thé. Michiko, elle, lui fait des séances de démonstrations. C’est Michiko qui éveille Raku à l’univers du thé, lui qui faisait preuve de scepticisme envers les traditions japonaises.