Le nôgaku existerait dans sa dramaturgie actuelle depuis 700 ans. Plus ancienne forme de théâtre du monde, cet art figure sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité établie par l’UNESCO. Comment le nôgaku a-t-il été transmis jusqu’au XXIe siècle ? L’un des plus grands spécialistes du nô pose la question au chef de l’école Kanze.
700 ans de traditions, entre attaque et défense
MATSUOKA SHINPEI La particularité du nôgaku est d’être en grande partie resté fidèle à sa forme première, tant pour la scène que le livret ou l’interprétation. Des masques de nô de l’époque de Muromachi (1336-1573) sont toujours utilisés de nos jours, un fait extrêmement rare dans le monde entier. Comment a-t-il été possible de transmettre cette tradition sur une si longue période ?
KANZE KIYOKAZU Tout d’abord, le fait que le nôgaku traite de thèmes universels a sans doute son importance. Les sentiments humains intemporels, les thèmes communs à toute l’humanité, sont les motifs qui sous-tendent de nombreuses pièces. Elles dépeignent souvent la nature humaine, la passion et la haine par exemple, ce qui permet sans doute aux spectateurs de s’y identifier, quelle que soit l’époque.
MATSUOKA Malgré tout, il est étonnant qu’une même famille, la vôtre en l’occurrence, pratique un art traditionnel depuis 700 ans. Vous êtes le 26e représentant de la famille Kanze ; quel est, pour vous, le poids de cette lignée ?
KANZE Effectivement, mes ancêtres ont mobilisé toutes leurs ressources pour protéger notre lignée et transmettre les techniques et l’esprit de la maison Kanze. S’ils s’étaient reposés sur leurs lauriers, nous aurions sans doute disparu en cours de route. Dans la longue histoire de la famille Kanze, je pense qu’à certaines époques a jailli une énergie contestataire d’autant plus forte qu’elle était prisonnière de la tradition. Parce que sans cette énergie, notre art aurait perdu son attrait dramatique. C’est grâce à cette lutte continuelle, à cette nécessité d’attaquer pour mieux défendre, que la tradition a perduré jusqu’à aujourd’hui, me semble-t-il.



