L’architecture, une création au-delà de l’ego
Le projet a pris un tournant lors d’une rencontre avec Mme Sugawara Mikiko qui était porte-parole d’un groupe de réfugiés relogés dans des logements temporaires. Au début, il était question de construire la Maison pour tous sur le terrain où avaient été dressés les logements temporaires. Or Mme Sugawara est venue et a montré aux architectes un autre terrain : « J’ai trouvé un bon terrain ! » a-t-elle dit. Celui-ci se trouvait à la limite de la bande littorale qui a été dévastée par le tsunami et la montagne qui a arrêté la vague, sur une hauteur avec vue sur la mer. « C’est ici que nous voulons un bâtiment qui soit le symbole de la reconstruction de la communauté dispersée » a déclarée Mme Sugawara.
Pour Hirata Akihisa, « c’est à ce instant que j’ai senti que “apparition d’une société humaine” coïncidait avec “apparition de l’architecture” […] Enfin nous avions un objectif commun cohérent et à partir de ce moment, le projet a progressé d’une seule traite jusqu’à la proposition définitive sans plus aucun conflit de discussion ».
L’immeuble tel qu’il apparaît une fois fini est composé de 19 piliers d’environ 60 cm de diamètre, alignés, et d’un corps de bâti encastré entre ces piliers selon la structure des « yagura », les tours anciennes. Symboliquement, les 19 piliers ont été fabriqués à partir de « Kesen-sugi », une variété locale de cyprès (cryptomère) morts suite aux dégâts provoqués par le sel marin du tsunami. Ils se voient de très loin. Le rez-de-chaussée est un espace dans le style japonais traditionnel : entrée de terre battue et marchepied donnant sur une pièce avec poêle à bois et une cuisine. Une petite chambre à tatamis se trouve à l’étage, et un escalier extérieur en spirale mène jusqu’aux étages supérieur avec leur plateforme panoramique.
Constituées de petits espaces interconnectés, comme accrochés à leurs piliers, la configuration d’ensemble semble à première vue difficile à saisir sur les photos ou les dessins. Et pourtant, une fois dans les lieux, on s’y sent merveilleusement à l’aise. Cette structure spatiale a été élaborée à partir de l’observation attentive de la façon dont les gens s’activent quand ils se réunissent.
Ito Toyo juge très positivement le résultat : « J’ignorais tout du processus de leur travail jusqu’au dernier moment. Mais en effet, tous trois ont manifestement réussi à dépasser les considérations d’ego à travers un processus de discussion ». Comme quoi trois architectes possédant chacun une forte personnalité peuvent atteindre un grand objectif sans que l’un s’impose au détriment des autres. Ce processus rappelle le Renga, la poésie collaborative traditionnelle japonaise.
La Maison pour tous n’aurait certes pas vu le jour sans le contexte particulier de l’après-séisme du 11 mars 2011. Il n’empêche qu’à travers ce processus, ce sont des questions universelles « l’Architecture pour qui ? Pour quoi ? » que cette création pose au monde entier.
« Je suis même beaucoup plus heureux de ce prix que lorsque j’ai reçu mon premier Lion d’Or de la Biennale de Venise, à titre personnel, en 2002 ! », déclare Ito Toyo.
Depuis le 11 mars 2011, un changement de mentalité semble s’être opéré au Japon : les relations interpersonnelles sont plus respectées qu’avant. Dans ce sens-là, la démonstration que quelque chose est réalisable par l’architecture est riche de signification.
Texte : Katô Jun
Photos : Kodera Kei




