Une solitude parfaite

Les tous premiers jours de notre voyage avaient été pénibles pour moi. Il m’avait été difficile de m’habituer aux six heures à pagayer par jour, suivies du montage des tentes et du coupage du bois pour le feu. J’avais des courbatures des pieds à la tête. Au bout d’une semaine, mes muscles ont commencé à se renforcer, et j’ai enfin pu commencer à profiter du paysage.

Nous devions porter notre équipement à terre plusieurs fois par jour (notre record était d’une douzaine de portages) ce qui nous permettait d’observer les sentiers de plus près. Les affleurements rocheux des rives du lac étaient couverts de mousse, un peu comme un jardin japonais. Les pins gris et les épicéas qui poussaient des crevasses étaient torsadés comme des bonsaïs. Quelquefois, nous marchions à travers des marais couverts de mousse spongieuse, ou nous nous retrouvions recouverts de mousse en poussant notre lourd canoë quand les rivières n’étaient pas assez profondes.

L’ombre d’un bouleau contre la toile de notre tente (2016)
L’ombre d’un bouleau contre la toile de notre tente (2016)

Je me rendais compte que je n’avais parlé à personne d’autre que Wayne pendant près de deux semaines. Puisque nous savions tous les deux ce qu’il y avait à faire, nos conversations se faisaient de moins en moins fréquentes. Notre équipement pour cette excursion dans la vie sauvage était entièrement contenu dans notre embarcation de cinq mètres.

En transportant uniquement le nécessaire, nous n’étions pas encombrés, et notre mobilité était accrue. Nous pouvions décider librement de notre lieu de sommeil, savourant le bonheur d’être pleinement acceptés par la forêt. La solitude était incroyable. C’était comme si Wayne et moi étions dans notre propre monde complètement à part du reste de l’humanité. Les plaisirs uniques de ce type de voyage, qui avaient tant envoûtés mon ami, commençaient à faire leur effet au plus profond de moi.

La verdure fraîche des bois au printemps. Un bébé chouette rayée s’apprête à quitter le nid (2015).
La verdure fraîche des bois au printemps. Un bébé chouette rayée s’apprête à quitter le nid (2015).

Capturer la réelle forme des Northwoods

Pour retourner au lac Leano, notre point de départ et d’arrivée, nous avons dû ranger notre canoë et notre équipement dans la voiture avant de nous diriger vers le centre d’information du parc à Red Lake, dans la province de l’Ontario. La puissance et la vitesse du véhicule m’a alors semblé terrifiante ! Dans un canoë, on peut prendre son temps pour étudier chaque feuille de chaque arbuste en voguant le long des rives, mais en regardant à travers les fenêtres d’une voiture, le paysage semble s’envoler, s’évanouissant à toute vitesse dans la distance. Une voiture peut aisément aller vers une destination, mais on perd tellement de petites découvertes sur le chemin.

Quand le soleil se lève, les oiseaux commencent à chanter (2004).
Quand le soleil se lève, les oiseaux commencent à chanter (2004).

J’avais encore échoué à apercevoir un loup, mais j’avais eu raison de rejoindre Wayne Lewis dans son voyage. Il y avait plus dans les Northwoods que les paysages et la vie sauvage. J’avais pu expérimenter par moi-même les plaisirs d’une excursion en canoë. Cette expérience avait aussi été l’occasion d’en apprendre plus sur l’histoire locale du commerce des fourrures, ainsi que sur la culture des indigènes qui avaient voyagé sur ses eaux les premiers. J’avais enfin l’impression de sentir la vraie forme des Northwoods, celle que je devais capturer pour mon travail.

Malheureusement, quelque chose d’imprévu s’est produit deux ans après ce voyage. Un incendie de forêt a frappé cette partie exacte du parc provincial Woodland Caribou que nous avions traversée, brûlant ces magnifiques bois qui étaient tant chargés de souvenirs pour moi.

(À suivre...)

(Photo de titre : un canoë de style canadien, fabriqué dans les Northwoods, le moyen indispensable pour se plonger dans la nature sauvage. Photo de 2004. Toutes les photos sont d’Ôtake Hidehiro)