Entre quartiers anciens et Tokyo ultra-moderne
Saturé par les rues en béton armé, je découvre avec soulagement le quartier de Kita-Banba, plus chaleureux et intime, avec ses maisons de deux ou trois étages. Rues étroites envahies par les plantes sauvages, minuscule temple de quartier aux couleurs vives, boutique vendant zôri et geta (chaussures traditionnelles) que sa jeune propriétaire dit ouverte depuis l’époque Meiji, ou encore la quincaillerie Hoshino, si ancienne que son enseigne est inscrite de droite à gauche, comme à l’époque, et des habitants qui s’arrêtent pour discuter en rentrant chez eux.
La gare de Shinagawa, un peu plus au nord de Kita-Banba, occupe une place de choix dans l’histoire de Tokyo. Ce fut le point de départ de la première ligne Yamanote (quarante ans avant la boucle complète) et la première cible de Godzilla lors de sa visite dans la capitale, dans le film original de 1954.
Difficile d’imaginer aujourd’hui que la gare faisait autrefois face à la mer. Toute la zone située à l’est repose en fait sur des terres gagnées sur l’eau. Longtemps, les quartiers de Kônan et Shibaura, entre les gares de Shinagawa et Takanawa Gateway, n’étaient qu’entrepôts, usines et infrastructures de la ville. Mais depuis le tournant du siècle, les promoteurs se sont emparés de ce quartier prisé, y construisant une tour résidentielle après l’autre et attirant de nombreuses jeunes familles.
Le grand parc Kônan Ryokusui, bordé par le Tokyo Monorail, résonne de cris et de jeux d’enfants. On se demande ce qu’ils font là, dans cet ancien no man’s land qui, il y a 150 ans à peine, était encore sous les eaux. Le quartier a beau avoir été bâti et peuplé (je compte cinq tours résidentielles autour du parc), il conserve un caractère étrange, résolument artificiel, comme si les habitants n’étaient pas tout à fait censés y vivre.
De l’autre côté du canal, un enchevêtrement d’entrepôts gris, de grues et de bateaux de pêche rappelle qu’il ne s’agit pas ici d’une zone résidentielle classique, mais d’une version plus brute et plus ancienne de Tokyo.
Le renouveau autour de la plus jeune gare de la Yamanote
Takanawa Gateway, dernier-né du réseau Yamanote (et inaugurée en 2020), incarne l’avenir de Tokyo. Le bâtiment de la gare, signé par l’architecte Kuma Kengo, est indéniablement superbe. Mais les alentours sont encore en chantier. Même le week-end, les bruits de marteaux, perceuses et scies émanent du gigantesque site de construction voisin.
L’un des lieux sacrifiés par ce projet est le célèbre tunnel obake (fantôme), surnommé kubi-magari (littéralement « cou tordu »), parce que son plafond est si bas (170 cm) que les personnes de grande taille doivent se pencher pour le traverser. Hélas, l’aménagement d’une nouvelle route pour les voitures signe sans doute la fin prochaine de ce passage mythique.
Nous achevons cette promenade à Shibaura, près de la gare de Tamachi. Cette île artificielle constitue un havre résidentiel paisible pour une population aisée et ambitieuse. De gigantesques blocs de béton habités, comme le Grove Tower ou le Bloom Tower, me laissent songeur : que deviendront leurs résidents lors du prochain grand séisme, coincés sans ascenseur dans leurs tours et contraints de gravir 20 ou 30 étages avec vivres et bouteilles d’eau ?
Assis sur un banc face à l’un des canaux, je contemple les monorails glisser élégamment au-dessus de l’eau.
(Photo de titre : le Tokyo Monorail glisse au-dessus de la baie près de la gare de Tamachi. Toutes les photos © Gianni Simone)





