Manger sous les rails

Les petits restos installés sous les voies sont un autre vestige d’un Tokyo d’antan, d’abord à l’époque des marchés noirs, puis au service des armées de travailleurs nocturnes affamés. On en retrouve certains à Sanchoku Inshoku-gai, nichés directement sous les rails de la Yamanote.

Sanchoku Inshoku-gai, près de la gare de Yûrakuchô, se cache sous les voies de la Yamanote.
Sanchoku Inshoku-gai, près de la gare de Yûrakuchô, se cache sous les voies de la Yamanote.

Un nouveau bouquet de tours nous signale notre arrivée à Yûrakuchô. Devant l’une d’elles, un groupe de femmes de plusieurs générations attend patiemment l’ouverture du Théâtre Takarazuka, le siège tokyoïte de la troupe musicale éponyme composée uniquement de femmes, pour assister à l’un de ses spectacles flamboyants.

Le Takarazuka n’est qu’un des nombreux théâtres et cinémas du quartier, aux côtés du Cine Chanter, du Nichigeki ou encore du complexe Yûrakuchô Mullion. C’est un haut lieu du divertissement et du shopping. À l’époque d’Edo (1603–1867), la zone entourant la gare abritait de puissantes familles samouraïs. Aujourd’hui, elle est fréquentée par une clientèle féminine raffinée, amatrice de lieux comme Tokyo Midtown Hibiya, un vaste complexe mêlant bureaux, commerces, restaurants et loisirs.

Le complexe Yûrakuchô Mullion est l’un des pôles de divertissement du quartier.
Le complexe Yûrakuchô Mullion est l’un des pôles de divertissement du quartier.

Nous arrivons enfin à la gare de Tokyo, elle aussi à double visage : Marunouchi, à l’ouest, aligne les gratte-ciel élégants mais un peu austères des grandes entreprises, tandis que Yaesu, à l’est, est un centre commercial bruyant en plein chantier.

Les travailleurs japonais ne disposent que de deux à trois heures de temps libre par jour en moyenne (contre quatre à cinq heures, par exemple, pour les Allemands). Leur temps de loisir étant drastiquement réduit par le travail, les trajets et la vie familiale, les promoteurs ont trouvé la solution : intégrer les sakariba modernes (quartiers de divertissement) directement dans les gares.

Les gargotes bon marché d’autrefois sont toujours là, sous les rails. Elles sont depuis devenues de vrais restaurants.
Les gargotes bon marché d’autrefois sont toujours là, sous les rails. Elles sont depuis devenues de vrais restaurants.

Tokyo Station City, la gare-monde du Shinkansen

C’est le cas notamment de Tokyo Station City. Située sous la gare centrale de la ville, sa construction a duré neuf ans (2004–2013). Elle incarne aujourd’hui un véritable microcosme tokyoïte. L’objectif est clair : transformer une simple gare de transit en un « paradis de la consommation » destiné à retenir les voyageurs aussi longtemps que possible.

Derrière la façade de briques de la gare de Tokyo se cache un paradis souterrain de la consommation.
Derrière la façade de briques de la gare de Tokyo se cache un paradis souterrain de la consommation.

Dans ses galeries bondées, enchevêtrées en ruelles et passages, voyageurs du monde entier et flâneurs peuvent non seulement faire du shopping ou se restaurer, mais aussi visiter un musée, se détendre dans un spa ou faire réparer leurs chaussures.

Tokyo semble incarner cette pensée de l’écrivain britannique Somerset Maugham, dans The Gentleman in the Parlour ( « Un gentleman en Asie ») : « Si un homme de science peut reconstituer un animal préhistorique à partir de son fémur, pourquoi un écrivain ne pourrait-il pas tirer autant d’émotions qu’il le souhaite d’une gare ? »

(Photo de titre : la statue de Godzilla à Yûrakuchô rappelle que le grand lézard est déjà passé plus d’une fois par ici. Toutes les photos © Gianni Simone, sauf mentions contraires)