Convergence économique, divergence politique

Certains observateurs attribuent les hésitations des dirigeants japonais en ce domaine à des facteurs internes, tels que l’inertie de l’administration et la paralysie du pouvoir politique. Sans doute y a-t-il du vrai là-dedans, mais à un niveau plus fondamental, je mettrais en cause la dichotomie entre convergence économique et divergence politique qu’on peut observer en Asie, une situation que j’appelle « interdépendance distordue ».(*7)

Il y eut une époque où l’expression « économiquement chaudes mais politiquement froides » revenait souvent sous la plume des journalistes pour qualifier les relations sino-japonaises. De nos jours, la situation s’est encore exacerbée du fait de l’extraordinaire énergie déployée par la Chine en vue de renforcer son potentiel militaire (notamment ses forces navales) pour accompagner sa montée en puissance sur le plan économique. L’ensemble des relations entre la Chine et les autres pays de la région Asie-Pacifique, États-Unis y compris, s’est gravement perverti, le malaise culminant dans le domaine des relations liées à la sécurité, alors même que les relations économiques ne cessent de se renforcer. Comme en témoignent les liens entre le Japon et les pays occidentaux, la gestion de l’interdépendance économique n’est pas une mince affaire, même entre pays qui partagent les mêmes idéaux politiques. Mais l’établissement de relations adaptées à ce qu’on peut appeler une vraie communauté est une gageure autrement plus difficile en cas de désaccord sur les valeurs politiques et de préoccupations en matière de sécurité, comme il en existe entre d’une part le Japon et les États-Unis et de l’autre la Chine. Dans ce contexte, nous serions bien avisés de nous souvenir de ces mots du regretté Kôsaka Masataka, un spécialiste de la politique internationale : « Les liens fondés sur une communauté d’intérêts économiques sont étonnamment fragiles. C’est pourquoi il convient de transformer les communautés fondées sur ce genre d’intérêts en lieux où l’on partage aussi de la culture, des régimes politiques, etc. La principale condition requise pour forger une communauté de ce genre est la conscience d’une convergence d’intérêts dans le domaine de la sécurité. »(*8)

Avec la création du dispositif de l’APEC à la fin de la guerre froide, la politique du Japon pour l’Asie-Pacifique a cessé d’être un simple assortiment de relations bilatérales. Le partenariat nippo-américain a lui aussi acquis une nouvelle importance en tant qu’axe autour duquel pouvait s’articuler la diplomatie multilatérale propre à cette région. Dans le même temps, il est apparu que l’attention accordée aux affaires économiques devait s’étendre aux relations politiques et aux affaires de sécurité. Malgré la maladresse du Japon lorsqu’il s’agit d’« orchestrer de façon organique, au niveau régional ou mondial, une politique étrangère », faiblesse sur laquelle Nakae Yôsuke a mis le doigt, il me semble que les diplomates nippons ont bien mené leur barque. Leur compétence va être mise à l’épreuve en ce début du XXIe siècle.

(D’après un texte original en japonais)

 

(*1) ^ Pour un examen de la perspective historique à long terme, on pourra se reporter à mon « Taigai ishiki ni okaeru ‘senzen’ to ‘sengo’ » (Les notions d’avant-guerre et d’après-guerre dans les perceptions japonaises du monde), in Satô Seizaburo and orhers, eds., Kindai Nihon no taigai taido (Attitudes envers le monde dans le Japon moderne) (Tokyo : University of Tokyo Press, 1974). Pour une analyse, utilisant les techniques les plus avancées, des discours prononcés devant la Diète par les premiers ministres, on pourra consulter « Investigating Macroscopic Transition in Japanese Foreign Policy Using Quantitative Text Analysis » (Étude, fondée sur l’analyse de texte quantitative, des transitions macroscopiques observées dans la politique étrangère du Japon ), de Takafumi Suzuki, in International Relations of the Asia-Pacific, vol. 11, n° 3 (2011).

(*2) ^ Pour plus d’informations, voir AjiaTaiheiyô rentai kôsô (Vingt-cinq ans après l’initiative de Ôhira en faveur de la coopération dans la région Asie-Pacifique : bilan et perspectives) (Tokyo : NTT Publishing, 2005), Watanabe Akio, ed., et AjiaTaiheiyô to atarashii chiiki shugi no tenkai (La région Asie-Pacifique et l’émergence d’un nouveau régionalisme) (Tokyo : Chikura Shobô, 2010), Watanabe Akio, op. cit.

(*3) ^ International Relations Theory and the Asia-Pacific (La Théorie des relations internationales et la région Asie-Pacifique) (New York : Columbia University Press, 2003), G. John Ikenberry et Michael Mastanduno, eds.

(*4) ^ Si la partie japonaise s’est grandement félicitée des résultats de la réunion d’Osaka, cet enthousiasme n’a pas été partagé par tous les observateurs étrangers. D’aucuns ont même eu le sentiment que la passivité manifestée par les Japonais lors de cette réunion avait agi comme un frein sur la progression de l’APEC. Voir « A Three Bloc World ? The New East Asian Reginalism » (Un monde constitué de trois blocs ? Le nouveau régionalisme est-asiatique), John Ravenhill, International Relations of the Asia-Pacific, vol. 2, n° 2 (2002).

(*5) ^ Établir un pont entre l’Orient et l’Occident est une préoccupation de la politique étrangère du Japon qui ne date pas d’hier. Quand le pays a rejoint les Nations unies, le ministre des Affaires étrangères Shigemitsu Mamoru a parlé du rôle de l’Archipel en tant que pont. Et le premier ministre Hatoyama Yukio (2009-2010) a cité ces propos en septembre 2009, lorsqu’il s’est adressé à l’Assemblée générale de l’ONU.

(*6) ^ Nakae Yôsuke, Ajia gaikô : Dô to sei (La politique étrangère asiatique : dynamisme et statisme) (Tokyo : Sôtensha, 2010).

(*7) ^ A l’heure actuelle, il semble que je sois le seul à employer cette expression dans ce sens. En ce qui concerne la lenteur de la réaction de la diplomatie japonaise aux changements spectaculaires survenus sur la scène internationale depuis la fin de la guerre froide, voir William W. Grimes, « Institutionalized Inertia : Japanese Foreign Policy in the Post-Cold War World » (L’inertie institutionnalisée : la politique étrangère du Japon dans le monde de l’après-guerre froide), in Ikenberry and Mastanduno, op. cit..

(*8) ^ Kôsaka Masataka, « Keizai anzen hoshô no igi to kadai » (L’importance et les tâches de la sécurité économique), Kokusai Mondai, avril 1978.