L’initiative Nye et la Déclaration commune en matière de sécurité

La reconnaissance de l’importance de l’alliance nippo-américaine est venue de Washington sous la forme du Rapport Nye de 1995, et de Tokyo sous celle des Principes directeurs pour le programme national de défense, publié la même année. Restait aux deux alliés à réaffirmer au plus haut niveau cette communauté de compréhension et à la traduire sur le plan opérationnel en renforcement de la collaboration. Ce pas fut franchi en 1996 avec la Déclaration commune nippo-américaine sur la coopération en matière de sécurité, et en 1997 avec les Principes directeurs pour la coopération nippo-américaine en matière de défense.

Les premières tentatives en vue de parvenir à un accord sur une redéfinition de l’alliance nippo-américaine remontent en fait à 1994, quand un comité mis en place par le gouvernement japonais s’est penché sur le rapport Higuchi dans l’idée de définir des orientations pour le plan général de défense de 1995. Le rapport, publié en 1994, proposait une évolution de la politique japonaise de défense passant par quatre grandes étapes : (1) développement des moyens de défense du Japon à des fins de coopération multilatérale dans le domaine de la sécurité, y compris participation active à des opérations de maintien de la paix de l’ONU, (2) renforcement de la coopération bilatérale avec les États-Unis dans le domaine de la sécurité, (3) maintien et amélioration qualitative des moyens des Forces japonaises d’autodéfense et (4) développement d’une industrie nationale de la défense et d’une infrastructure technologique adéquate. À l’époque, ce processus organisationnel — qui partait du contexte international pour passer à l’alliance nippo-américaine et finir par un débat sur l’autonomie du Japon en matière d’autodéfense — était parfaitement logique aux yeux des concepteurs de la politique de défense. Comme en outre le Japon, traumatisé par l’épisode de la guerre du Golfe, commençait enfin à participer à des opérations de maintien de la paix de l’ONU, le moment semblait venu de mettre en avant le concept de sécurité multilatérale.

Le président Clinton et le premier ministre Hashimoto échangent une poignée de main le 17 avril 1996, après avoir signé la Déclaration commune nippo-américaine sur la sécurité (photo : Sankei Shimbun)

 

Mais ce processus a alarmé certains spécialistes américains de l’Asie de l’Est, dont Joseph Nye, ancien professeur à Harvard, Ezra Vogel, professeur à Harvard, Michael Green, spécialiste du Japon plein d’avenir, de l’université Johns Hopkins, et Patrick Cronin, de l’Institut des études nationales de stratégie. D’après eux, la décision de placer la coopération multilatérale en matière de sécurité avant la coopération nippo-américaine reflétait un virage en faveur du multilatéralisme au détriment de l’alliance bilatérale.(*9) Dans un texte intitulé « Redéfinir l’alliance nippo-américaine », Green et Cronin ont lancé cet avertissement : « en termes de dynamique et d’énergie, la planification de la politique japonaise s’éloigne de l’alliance » et souhaité que s’instaure un dialogue sans restriction visant à définir les rôles que le Japon et les États-Unis allaient jouer dans les années à venir.(*10) En septembre 1994, Joseph Nye, qui venait d’être nommé vice-secrétaire d’État après un bref passage à la présidence du National Intelligence Council (Conseil national du renseignement), entama un processus de révision de la politique bilatérale de sécurité qui allait rester sous le nom d’Initiative Nye. Le but était de parvenir en une année environ à un accord de base qui serait ensuite rendu public, sous la forme d’une déclaration commune des deux chefs d’État, à l’occasion d’une rencontre au sommet. Les négociations se déroulèrent conformément au calendrier et il fut décidé que la déclaration serait publiée en novembre 1995 lors de la réunion d’Osaka de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique, mais des raisons de politique intérieure forcèrent Clinton à annuler son voyage au Japon et la déclaration dut être remise à l’année suivante. Entre temps toutefois, Washington avait publié — en février 1995 — le Rapport Nye, dans lequel était réaffirmé son engagement en faveur de l’alliance nippo-américaine, et Tokyo avait sorti en novembre de la même année ses principes directeurs pour la défense, dans lesquels était clairement exprimé son attachement à la relation bilatérale dans le domaine de la sécurité.

Au cours de la même période, l’hostilité aux bases militaires américaines à Okinawa — où sont concentrés 75 % (en surface occupée) des installations de l’armée des États-Unis au Japon — a culminé en septembre 1995, à la suite du viol d’une écolière d’Okinawa par trois soldats américains. Pour faire face à cette crise, les gouvernements japonais et américain mirent sur pied le Comité spécial d’action pour Okinawa (SACO) en vue d’élaborer des mesures de réorganisation des forces armées américaines au Japon et d’alléger le fardeau pesant sur Okinawa. C’est dans ce cadre qu’intervint l’accord d’avril 1996 pour le déménagement de la base aérienne des marines de Futenma, située dans la ville de Ginowan, dans la périphérie de Naha.(*11)

La Déclaration commune nippo-japonaise sur la sécurité a finalement été rendue publique le 17 avril 1996, lors d’une réunion au sommet entre le premier ministre Hashimoto Ryûtarô et le président Clinton.(*12) Elle était importante à trois égards. Premièrement, document établissant officiellement la nouvelle définition de l’alliance nippo-américaine pour l’après-guerre froide, elle annonçait aux deux pays et au reste du monde que les dirigeants du Japon et des États-Unis jugeaient que la relation bilatérale était essentielle pour la sécurité dans la nouvelle ère. Deuxièmement, loin de se cantonner aux sujets traditionnels de la coopération nippo-américaine — la défense de l’Archipel et le partage des technologies de défense entre les deux partenaires —, elle s’étendait à la coopération en matière de sécurité aux niveaux régional et mondial. Pendant la guerre froide, les discussions sur la relation bilatérale dans le domaine de la sécurité avaient rarement été au-delà des questions étroites qui se posaient entre les deux pays, telles que les modalités de l’intervention des États-Unis en cas d’attaque contre le Japon et la coopération de celui-ci avec les forces américaines stationnées sur son territoire. En incluant la coopération sur des enjeux régionaux comme la stabilisation de la Péninsule coréenne et mondiaux comme les opérations internationales à des fins humanitaires ou de maintien de la paix, la déclaration commune adoptait un point de vue plus large sur le partenariat nippo-américain en matière de sécurité. Troisièmement, elle demandait un réexamen des Principes directeurs de 1978 pour la coopération nippo-américaine en matière de défense, une mesure essentielle au renforcement de la coopération entre l’armée américaines et les FAD au niveau opérationnel.(*13)

Redéfinir l’alliance nippo-américaine, une chronologie

Août 1994 Un conseil du gouvernement japonais soumet le rapport Higuchi au premier ministre Murayama. (le rapport commence par le contexte mondial, continue par l’alliance nippo-américaine et finit par une discussion de l’autonomie du Japon en matière d’autodéfense.)
Septembre 1994 Nomination de Joseph Nye au poste de vice-secrétaire à la défense. Il lance une révision de la politique bilatérale de défense appelée « Initiative Nye ».
Novembre 1994 Green et Cronin publient un texte intitulé « Redéfinir l’alliance nippo-américaine » (qui s’inquiète d’un virage du Japon en faveur du multilatéralisme au détriment de l’alliance bilatérale).
Février 1995 Le Département américain de la défense publie le Rapport Nye sur la stratégie pour l’Asie-Pacifique orientale (où est réaffirmé l’attachement des États-Unis à l’alliance nippo-américaine).
Novembre 1995 Le gouvernement japonais publie les Principes directeurs de 1995 pour le Programme national de défense (où l’accent est mis sur l’alliance avec les États-Unis).
Avril 1996 Le premier ministre Hashimoto et le président Clinton publient la Déclaration commune nippo-américaine sur la sécurité.
Les principaux éléments de la Déclaration commune nippo-américaine sur la sécurité
  • Déclaration officielle des chefs d’État japonais et américain affirmant que la relation bilatérale est essentielle pour la sécurité dans l’ère de l’après-guerre froide
  • Étend la coopération en matière de sécurité au-delà de la défense de l’Archipel et de la relation bilatérale pour englober le niveau régional et mondial
  • Appelle à un réexamen des Principes directeurs de 1978 pour la coopération nippo-américaine en matière de défense