Shima Kôsaku ouvre la voie vers un nouveau genre de manga
Ce ne sont pas les péripéties qui manquent pour pimenter les histoires de cols blancs japonais : rivalités entre factions, rachats agressifs et négociations impitoyables avec des entreprises étrangères, confrontation avec la pègre, liaisons... Les aventures de Shima Kôsaku ont ouvert les possibles et régénéré l’image du salaryman. Un nouveau genre était né.
Ainsi, la revue Big Comic lance en 1985 « Yamaguchi Roppeita : bureau des affaires générales ». Plutôt mélodramatique, cette série de mangas écrite par Hayashi Norio et illustrée par Takai Ken’ichirô a longtemps été considérée comme un hymne à la figure de l’homme d’affaires japonais ordinaire.
Contrairement aux personnages de Shima et Yamaguchi qui avaient déjà des postes de cadres moyen au début de leur récit respectif, le protagoniste du manga « Pour toi, signé Miyamoto » (Miyamoto kara Kimi he, d’Arai Hideki 1990) est un salarié débutant qui trouve progressivement ses marques malgré de nombreux faux pas le pénalisant tant au travail que dans sa vie privée.
Mais au début des années 1990, la bulle économique éclate et la société japonaise doit penser à se restructurer. C’est alors qu’apparaît une nouvelle superstar du « manga de salaryman ». La revue Weekly Young Jump chez Shûeisha lance en 1994 une série écrite par Motomiya Hiroshi intitulée Salary Man Kintarô. Le profil du héros est intéressant, avant de devenir col blanc, Yajima Kintarô était en effet le chef d’un gang de motards. Il saisit l’opportunité d’entrer dans une grande entreprise de BTP et commence sa carrière en taillant des crayons, mais il parvient à gravir rapidement les échelons en se serrant les coudes avec ses collègues et en cherchant des appuis auprès de ses relations hors de la sphère entrepreneuriale. Kintarô est dynamique, son ascension est rapide et surprenante, il finit même par trouver un poste dans une banque étrangère.
D’autres mangas voient le jour dans les années 1990, citons « Elle ira loin, Hiromi » (Kono hito ni kakero). Dans son manga adapté du récit de Shû Ryôka, Yumeno Kazuko met en scène la carrière d’une femme gravissant un à un les échelons d’une méga banque. Le récit s’ouvre dans les années 1990, d’employée elle passe vite chef de section puis directrice, directrice générale, directrice générale principal, PDG… pour finir tout au sommet de la hiérarchie et prendre les rênes du groupe. En arrière plan, le manga dépeint la société japonaise et le monde des affaires en pleine ébullition.

À l’aube du XXIe siècle, les politiques néolibérales ont rogné sur les prérogatives de l’État et remodelé les conditions de travail. La population active est plus mobile, les disparités sociales plus creusées. La figure du salaryman, symbole de stabilité, a perdu de son attractivité. Jadis au premier plan, les entreprises aux conditions de travail douteuses lui volent désormais la vedette. Citons l’exemple du manga intitulé « Mr. Tonegawa : le blues du salaryman » (de Hagiwara Tensei, illustré par Hashimoto Tomohiro, Miyoshi Tomoki), inspirés du scenario de « Kaiji » de Fukumoto Nobuyuki. Dans les opus parus dans la revue Monthly Young Magazine chez Kodansha, on peut suivre les aventures de Tonegawa Yukio dans sa lutte acharnée pour éloigner des affaires le président maléfique de sa société.
Les débats sur la « réforme des conditions de travail » font rage au Japon et les entreprises doivent répondre aux attentes des jeunes appelant de leur voeux une nouvelle organisation du travail. Le rapport à l’employeur a changé. Aujourd’hui, les salariés sont plus attachés à leurs jours de congés et la flexibilité des horaires de travail compte plus que les heures sup’ rémunérées.
Dans les mangas aussi, la figure des cols blancs a évolué. Ils sont moins dans le collectif, plus susceptibles d’être des self-made-man. Le manga intitulé « Jeu, rien ne va plus. » (Trillion Game, d’Inagaki Riichirô, illustré par Ikegami Ryôichi) met en scène un homme nommé Haru qui n’hésite pas à se présenter comme « la personne la plus égoïste au monde ». Avec son ami Gaku, un génie de l’ingénierie, ils veulent gagner des milliards de dollars. Haru ayant refusé d’entrer dans une grande banque au motif que son ami n’est pas embauché lui aussi, ils lancent ensemble leur propre PME. Le héros de « Start Up Nation » (Stand Up Start, écrit et illustré par Fukuda Shû) se considère lui comme un « investisseur en ressources humaines ». Comme il souhaite que le Japon ne soit plus considéré comme un pays rétrograde manquant d’esprit d’initiative, il décide d’investir dans le capital humain et aide tous ceux qui autrement n’auraient pas leur chance dans le système actuel.
Ces nouveaux mangas mettent en scène des personnages qui essaient de créer leur propre parcours professionnel, une carrière qui corresponde à leurs ambitions et à leurs valeurs. Ils incarnent à leur manière l’évolution de l’économie et de la société japonaises. Soulignons également l’apparition de mangas parlant du monde des affaires mais destinés aux femmes. « La Buse » (Munô no taka, de Hanzaki Asami), paraît notamment en plusieurs opus dans le magazine féminin KISS chez Kodansha.
Il est loin le monde des premiers Shima Kôsaku. Mais le personnage continue d’évoluer au fil des ans. Aujourd’hui PDG, il joue un rôle actif sur la scène économique japonaise. Il faut donc s’attendre à ce que les « manga de salaryman », à l’instar de la société dont ils sont un reflet, continuent de se diversifier sans rien perdre de leur dynamisme créatif.
(Photo de titre: le personnage de Shima Kôsaku a fait ses débuts en 1983. En haut à gauche, « Shima Kōsaku : Chef de section », le tout premier volume de ce qui allait être une longue série. Les mangas ont vu leur sous-titre changer à mesure que le héros gravissait les échelons - chef de section puis directeur de section, directeur de département, président, président du conseil d’administration et, enfin, PDG. En bas de la photo on peut voir le volume intitulé « Shima Kôsaku : Étudiant », qui revient sur les antécédents de Shima et narre sa vie d’avant, d’avant même le tout premier opus. Le manga s’est vendu à plus de 47 millions d’exemplaires. Photo © Nippon.com.)
