Dans un Japon du futur proche où trois fiefs rivaux se disputent la suprématie sur l’Archipel suite à l’effondrement de la civilisation mondiale, le manga Nippon Sangoku raconte l’histoire d’un jeune homme qui se donne pour mission de réunifier le pays et d’y instaurer une paix durable, non pas par les armes, mais grâce à son intelligence et à son talent oratoire.
Une mission guidée par l’amour
À la fin de l’ère Reiwa (qui a débuté en 2018), le Japon est écrasé par les puissances étrangères dans le contexte de la révolution industrielle de l’IA. Le déclin démographique s’accélère, tout comme la baisse du niveau d’éducation, précipitant l’effondrement du Japon en tant que puissance internationale. Puis surviennent une guerre nucléaire mondiale, une pandémie, des séismes dévastateurs, le tout sur fond de corruption politique totale. Catastrophe après catastrophe, le peuple finit par exploser de colère et le pays s’effondre à la suite d’une violente révolution.
La population chute de 90 % et la société revient à un état préindustriel, comparable à celui qu’elle connaissait plusieurs siècles auparavant. L’archipel japonais est alors divisé entre trois États : Yamato, à l’ouest, gouverné depuis Osaka, Buô, à l’est, dont la capitale se trouve à Odawara, et Sei’i, au nord, gouverné depuis Niigata.
L’histoire commence dans le district d’Ehime de Yamato, qui correspond à l’actuelle préfecture du même nom. Misumi Aoteru, un fonctionnaire agricole idéaliste de seulement 15 ans, est anéanti lorsque sa jeune épouse Saki est exécutée sur-le-champ par le ministre Taira Denki, venu de la capitale pour percevoir les impôts. Taira affirme qu’elle aurait « violemment résisté à un agent chargé du recouvrement des impôts ».
Pourtant, Aoteru ne manifeste aucune colère face au meurtre arbitraire et brutal de sa femme. Il construit au contraire un raisonnement logique démontrant les irrégularités commises par le fonctionnaire. Denki, alors sur le point de l’exécuter pour son insolence, lui demande s’il est content de lui. Le jeune homme le désarçonne d’un ton impassible : « Pas du tout. Je n’ai fait que révéler la vérité. »
Aoteru a assimilé de nombreuses connaissances sur l’histoire du Japon et mémorisé L’Art de la guerre de Sun Tzu ainsi que les Chroniques des Trois Royaumes, ouvrage historique chinois du IIIe siècle. Mais Saki tempère son intellectualisme excessif en lui disant : « Si tu en as le courage, tu peux réunifier le Japon, mettre fin à cette époque des Trois Royaumes (Sangoku) et apporter la paix dans le monde. »
Après la mort de Saki, son souhait de voir la paix régner sur Terre continue de résonner dans le cœur d’Aoteru. Il poursuit alors son chemin en utilisant l’intelligence et l’éloquence comme armes plutôt que la force. Ainsi commence le combat d’Aoteru, qui deviendra plus tard un tacticien de génie, pour réunifier le Japon.
Un dessin et des dialectes hors normes
La première chose qui frappe dans ce manga est l’originalité de son dessin. Les traits et les aplats sont si profonds et si noirs qu’ils évoquent presque des gravures sur bois, tandis que les ombres sont réalisées au moyen de hachures croisées plutôt qu’avec des trames. Les personnages sont dessinés de manière réaliste, hommes comme femmes arborant des visages profondément marqués. Un style qui pourra diviser, mais dont l’esthétique possède une véritable beauté.
Les personnages s’expriment également dans des dialectes particulièrement marqués, un choix qui donne beaucoup de force à l’œuvre. Aoteru parle le dialecte d’Ehime, l’Ehime-ben, tandis que le dialecte d’Osaka, celui de la capitale de Yamato, est considéré comme la norme. Cette diversité linguistique permet de souligner les différences de personnalité entre les personnages, encore accentuées par l’utilisation fréquente d’argot contemporain propre aux jeunes, intégré aux dialectes avec un décalage souvent amusant.
Après les funérailles de Saki, Aoteru quitte sa région natale et se rend à Osaka pour passer un examen afin de servir le général des frontières Ryûmon Mitsuhide, réputé pour sa noblesse. Une seule condition pour réussir : parvenir à faire toucher le genou de Mitsuhide au sol en moins de dix minutes. Alors que tous les autres candidats misent sur la force physique, Aoteru est le seul à réussir grâce à une stratégie psychologique. Une scène emblématique qui illustre parfaitement les ambitions du manga.
La grande civilisation japonaise
À l’époque où se déroule l’histoire, les voitures ne sont plus que des épaves et les déplacements s’effectuent principalement à pied ou à cheval. Il n’y a plus d’électricité, plus de téléphone et, bien entendu, plus d’Internet. Nous sommes plongés dans une dystopie ravagée par les guerres, où une poignée de puissants contrôle les différentes nations. À ce titre, le manga reflète, certes en l’exagérant à l’extrême, le sentiment d’anxiété qui semble entourer la jeunesse japonaise actuelle.
On peut également y voir une représentation satirique et volontairement accentuée des contraintes qui pèsent aujourd’hui sur le Japon : déclin et vieillissement démographiques, hausse du coût de la vie et position internationale de plus en plus difficile. C’est précisément dans ce futur apocalyptique que le Japon aurait difficilement pu imaginer pire qu’Aoteru rêvant de reconstruire un État unifié, en mémoire de sa femme.
Les méthodes qu’il emploie pour parvenir à ses fins reposent sur les connaissances et la sagesse accumulées par le Japon au cours de son histoire. Dans une scène, Aoteru s’étonne ainsi : « Le Japon était autrefois une grande civilisation ! ». On peut y déceler une certaine nostalgie d’une gloire passée, voire une forme de nationalisme. Mais je trouve remarquable que, dans son ensemble, le manga ne s’enferme dans aucune idéologie clairement définie. L’œuvre offre par ailleurs plusieurs niveaux de lecture et de divertissement : batailles sanglantes, stratégies stupéfiantes et scènes dramatiques y côtoient, sur une ligne de crête, des gags souvent absurdes et décalés.
La valeur de la parole à l’ère des guerres
Quelle justice Aoteru cherche-t-il à instaurer ? Dans le septième et dernier volume paru à ce jour, on lui demande comment il compte changer le monde sans recourir à la violence. Sa réponse tient en un mot : « la parole ». Aoteru affirme avec conviction que la première étape vers la paix dans le monde consiste à instaurer la démocratie, véritable fruit de la sagesse humaine.
Cette déclaration peut sembler excessivement idéaliste, d’autant qu’Aoteru lui-même participe en tant que fonctionnaire à la guerre d’agression menée par Yamato. Mais alors que les conflits se multiplient et que la démocratie semble reculer dans notre monde réel du XXIe siècle, on peut peut-être y voir la voix de l’auteur s’exprimant à travers son protagoniste.
L’œuvre donne le sentiment de répondre au manga Kingdom de Hara Yasuhisa, publié en série depuis 2006. Celui-ci raconte le combat de l’empereur Qin Shi Huang pour unifier la Chine. Il est devenu extrêmement populaire en mettant l’accent sur de puissants affrontements en duel, caractéristiques du manga shônen traditionnellement destiné à un jeune public masculin. La différence entre Kingdom et Nippon Sangoku illustre le passage de la force au dialogue et à la persuasion, à mesure que l’on passe de l’ère Heisei (1989-2019) à l’actuelle ère Reiwa.
Influences historiques et vidéoludiques
Le manga Nippon Sangoku a commencé à être publié sur une application en 2021, au plus fort de la pandémie de Covid-19. Né en 1994, son auteur Matsuki Ikka est originaire de la préfecture d’Ehime, tout comme son personnage Aoteru.
Son inspiration remonte à l’école primaire, lorsqu’il se passionne pour Les Trois Royaumes et pour le jeu vidéo d’action qui en est inspiré, Dynasty Warriors. Dans une interview accordée à un magazine d’Ehime, Matsuki explique qu’il hésitait à écrire une histoire consacrée au passé d’un autre pays et qu’il a donc choisi de situer la sienne dans le Japon du futur.
Il raconte avoir déterminé les frontières des trois États en fonction de la topographie et élaboré une chronologie détaillée de leur histoire imaginaire. Dans le même temps, il précise : « Je ne dirais pas pour autant que je suis un féru d’histoire. »
Si l’amour des Japonais pour les récits des Trois Royaumes n’égale peut-être pas celui des Chinois, on peut dire qu’il s’en approche. Dans les années 1970 et 1980, les mangas inspirés de cette histoire se multiplient, à commencer par Sangokushi de Yokoyama Mitsuteru. Dans les années 2000, le manga Taiyô no mokushiroku (« Spirit of the Sun ») de Kawaguchi Kaiji transpose à son tour le récit dans un Japon du futur proche. Le genre semblait pourtant avoir été exploité jusqu’à saturation. L’apparition de cette œuvre pour le moins singulière a donc fait l’effet d’un électrochoc.
Les personnages s’inspirent de figures des Chroniques des Trois Royaumes ou de guerriers de la période des Royaumes combattants du Japon (1467-1568). Mais le choix d’un fonctionnaire comme Aoteru pour personnage principal, plutôt que d’un héros tout-puissant à la Cao Cao ou Liu Bei, est inédit dans ce genre dominé par les affrontements militaires.
L’auteur a expliqué dans une interview que son modèle était Deng Ai, un paysan devenu l’un des grands généraux du royaume de Cao Wei. Deng Ai était bègue, mais Matsuki s’est dit qu’il aurait bien pu devenir invincible s’il avait été un meilleur orateur. C’est ainsi qu’est né Aoteru.
Des généraux et des antagonistes fascinants
L’un des aspects les plus intéressants du manga apparaît toutefois avec l’arrivée successive des différents généraux, chacun plus excentrique que le précédent. Jusqu’au quatrième volume, l’histoire suit principalement Ryûmon Mitsuhide, général des frontières de Yamato, et son subordonné Kaku Yasuaki, brillant stratège. Wajima Ôga, une femme qui prend la tête de Sei’i après un coup d’État, est elle aussi dotée d’un charisme redoutable.
Même les soldats les moins gradés bénéficient d’une véritable personnalité, plutôt que de servir de simples personnages de remplissage. L’œuvre prend ainsi des allures de récit choral. Mais l’histoire n’aurait peut-être pas atteint ce niveau d’intensité sans des antagonistes véritablement détestables.
Taira Denki est pratiquement l’incarnation de la corruption et de la malveillance. Il commet des atrocités sans précédent tout en conservant constamment son sourire. Son inhumanité, notamment lorsqu’il ordonne des exécutions immédiates sans la moindre hésitation, est parfaitement adaptée à l’histoire de vengeance singulière d’Aoteru.
Mais il ne s’agit certainement pas d’une simple histoire où le bien triomphe du mal. Matsuki raconte avoir reçu de nombreux messages de lecteurs lui demandant de « se dépêcher de tuer Taira », mais il précise : « Je ne pense pas que les gens qui demandent sa mort soient du côté du bien ».
Le bon et le mauvais, le juste et l’injuste tels qu’ils sont représentés ici restent toujours subjectifs. Chacun des personnages possède sa part de lumière et d’ombre. On découvre même que Taira Denki était lui-même le genre de héros que son époque exigeait. Les lecteurs souhaitent probablement simplement voir sa chute, en espérant qu’elle ouvrira la voie à un adversaire encore plus redoutable. Un signe que personne ne peut détourner les yeux des cases du manga jusqu’à son dénouement.
Un anime à succès dans le monde entier
L’adaptation en anime a été diffusée d’avril à juin 2026 sur Tokyo MX, BS Nippon Television et d’autres chaînes, tout en étant proposée à l’international sur Amazon Prime Vidéo. Fin mai, le nombre de spectateurs de la série à l’échelle mondiale sur Amazon la classait au dixième rang de l’ensemble des séries télévisées, et au deuxième rang dans les régions non japonophones. Son succès international pourrait notamment s’expliquer par son approche sincère de problématiques bien réelles.
La parole d’Aoteru peut-elle venir à bout de ceux qui ont choisi la violence ? Les mots peuvent-ils à eux seuls apporter la paix ? Le combat visant à donner corps à l’idéal d’Aoteru, celui de « l’unité entre la connaissance et l’action », pourrait bien trouver un écho dans notre propre monde.
(Photo de titre : couvertures des tomes 1 et 3 de Nippon Sangoku de Matsuki Ikka. © Matsuki Ikka/Shôgakukan)




