Des étudiants qui réduisent leur budget alimentaire
Au cours de ces dernières années, les banques alimentaires ont constaté une présence croissante d’étudiants parmi leurs bénéficiaires. Un grand nombre de ceux qui sollicitent une aide alimentaire sont issus de familles modestes des zones rurales. Après avoir déménagé en ville pour continuer leurs études, ces jeunes doivent travailler à temps partiel pour payer leurs frais de scolarité et les autres dépenses liées à leur éducation. Et la pandémie est venue s’ajouter à cette situation déjà particulièrement difficile : beaucoup ont vu leurs revenus diminuer voire ont perdu toute source de revenu. Des frais de scolarité élevés ne leur ont donné d’autre choix que de réduire leur budget alimentaire.
Depuis 2020, la FBK participe à des événements qui ont lieu chaque mois à Sagamihara, au profit des étudiants de la ville. L’un d’entre eux, qui a eu lieu au mois de mars de cette année, a attiré près de 90 personnes, un nombre malheureusement très élevé pour un événement organisé pendant les vacances de printemps. D’ordinaire, les étudiants profitent de cette période située entre deux années universitaires pour rentrer chez leurs parents, dans leur ville natale..
L’une des participantes est étudiante en deuxième année à l’université. Elle explique qu’elle a commencé à venir à ces événements l’année dernière, lorsque le restaurant où elle travaille à temps partiel a diminué son nombre d’heures de présence. La jeune femme, originaire de la préfecture de Nagano, ajoute qu’elle a choisi de ne pas solliciter une bourse d’étude, parce qu’elle ne voulait pas entrer dans la vie active avec une somme aussi importante à rembourser. Elle a donc préféré emprunter de l’argent.
« Même si les revenus de mon emploi à temps partiel ne sont plus aussi élevés qu’avant, il me permet toujours d’épargner de l’argent. Ces sommes, si maigres soient-elles, je les mets de côté pour rembourser mes parents. » explique-t-elle. Si le fait d’emprunter à sa famille lui offre plus de liberté pour le remboursement de ses dettes, elle confie que la situation économique de ses parents la rend réticente à leur demander de l’aider davantage. « Je ne veux pas être un fardeau pour eux. »
Des entreprises et d’autres organisations de la communauté apportent également leur aide. Lors de l’événement, des producteurs locaux ont fait don de riz et de produits frais comme des pommes de terre et des carottes, et les boulangers de la région ont eux aussi mis la main à la pâte et proposé une sélection de viennoiseries à grignoter. Les élèves se sont promenés dans les rayons, et ont pris les provisions dont ils avaient besoin. Une étudiante qui a participé à cet événement a expliqué qu’elle avait d’abord hésité à solliciter l’aide de la banque alimentaire. Toutefois, après s’être ravisée, elle a participé à plus de dix événements.
Un autre étudiant, en troisième année celui-ci, explique qu’il a dû revoir son budget après que la chaîne de sushis où il travaille a réduit ses heures de travail pendant la pandémie. Les dépenses telles que le loyer, les charges et les frais d’éducation étant fixes, il ne pouvait s’offrir qu’un maigre budget alimentaire de 10 000 yens par mois (60 euros). Lors de l’événement, il préfère des produits tels que du riz, des aliments tout prêts et des conserves. Il confie que ces événements mensuels « font une grande différence ».
Il venait tout juste d’entrer à l’université lorsque la pandémie de coronavirus a commencé. En raison des cours dispensés en ligne et de son travail à temps partiel, il n’a pu profiter de toutes les opportunités de créer des liens avec les autres au sein de son établissement. « Je vais bientôt obtenir mon diplôme sans avoir pu réellement savoir ce qu’est la vie universitaire » regrette-t-il.
Faire davantage pour les bénéficiaires
Le Japon a longtemps cru en une société composée de « 100 millions de personnes, toutes issues de la classe moyenne » qui a vu le jour après la guerre. Cependant, la bulle spéculative dans laquelle le Japon était plongé a éclaté. Le phénomène a révélé un certain nombre de failles, qui n’ont fait que s’approfondir année après année.
Satô Junko, maître de conférences à l’université Bukkyô et spécialiste de l’histoire des banques alimentaires, explique que l’augmentation du nombre de bénéficiaires est à mettre en lien avec la hausse constante du nombre de travailleurs non réguliers au Japon depuis 1995.
« Le Japon ne s’est guère intéressé aux travailleurs à faible revenu, et ces derniers n’ont eu d’autre choix que de trouver des solutions par eux-mêmes » poursuit-elle. « Et celles qui ont été les plus touchées par la pandémie et l’inflation croissante, ce sont les mères célibataires et les personnes âgées qui vivent de leur pension. » Satô Junko attire par ailleurs l’attention sur les initiatives entreprises par le gouvernement pour remédier à la fracture sociale croissante, lesquelles se sont toutes soldées par un échec. « L’article 25 de la Constitution japonaise garantit à tous le droit de maintenir les normes minimales d’une vie saine et cultivée. Cependant, les programmes en place sont obsolètes et ne suffisent plus à empêcher le nombre croissant de personnes dans le besoin à tomber dans la précarité. »
Satô Junko souligne également que l’insécurité alimentaire et l’inégalité des classes ne peuvent être dissociées l’une de l’autre. Elle critique la façon dont les ressources économiques sont réparties au Japon. « Les mères célibataires, par exemple, reçoivent de la part du gouvernement des allocations pour élever leurs enfants. Relier les programmes de redistribution économiques à ces allocations pourrait permet de venir en aide à ces parents qui bien souvent ont du mal à joindre les deux bouts avec un emploi à temps partiel. » Pour elle, il est important que le gouvernement revoie ses politiques pour améliorer la sécurité alimentaire des ménages monoparentaux, notamment en modifiant les seuils de revenus et autres critères d’éligibilité aux programmes d’aide et en augmentant le montant des allocations familiales.
Par ailleurs, elle estime que les banques alimentaires et les autres programmes d’aide peuvent fournir des services plus complets, qui vont au-delà de la simple distribution de nourriture. « La réponse du gouvernement pour chaque problème ne peut pas être économique » explique-t-elle. « Il y a des cas de couples de personnes âgées qui sont atteints de démence. Ils ne peuvent plus cuisiner eux-mêmes, ce qui est dangereux pour leur santé. C’est une chose que les membres du personnel des banques alimentaires peuvent prendre le temps de vérifier lors de leurs livraisons ; s’assurer que tout va bien pour les personnes vulnérables, les écouter, tant dans leurs inquiétudes que dans leurs besoins. Ce sont ainsi eux qui sont le plus à même de relayer toute information pertinente aux organisations de soutien. « Je pense qu’il sera important, à l’avenir, de faire le meilleur usage des capacités des banques alimentaires. »
Satô Junko affirme que le gouvernement devra apporter le maximum de soutien possible aux banques alimentaires et aux organisations similaires, exclusivement composées de bénévoles, afin de leur donner les moyens de venir en aide à leurs bénéficiaires autrement que par de la simple distribution de nourriture. Il s’agira notamment d’investir dans la formation du personnel et dans l’agrandissement des entrepôts et des réfrigérateurs pour améliorer les méthodes de stockage de la nourriture, permettant ainsi de proposer davantage de types de produits.
(Voir également notre article : Réduire le gaspillage alimentaire au Japon : l’exemple de la Food Bank Kanagawa)
(Reportage et texte de Mochida Jôji, de Nippon.com. Photo de titre : des participants choisissent des produits alimentaires lors d’un événement venant en aide aux étudiants de Sagamihara, dans la préfecture de Kanagawa © Nippon.com)




