Les Philippines de Kawasaki, des « newcomers »

Quelles sont les difficultés auxquelles se heurtent les mères de familles monoparentales ?

Après la veillée funèbre, la mère de la victime a rendu public, par l’intermédiaire de son avocat ce commentaire : « Je n’étais pas au courant de ce que faisait mon fils parce que je pars travailler le matin avant qu’il ne soit l’heure pour lui d’aller au collège, et je rentre tard. » De nombreuses mères célibataires et des personnes qui les soutiennent ont exprimé leur sympathie pour ces propos.

Le taux de pauvreté relative des familles monoparentales japonaises, dont 85 % sont dirigées par une femme, est de 54,6 %. Autour de 80 % des mères célibataires travaillent. Elles qui cumulent parfois deux emplois pour faire vivre leur famille n’ont que très peu de temps à passer avec leurs enfants, et cela nuit à leur éducation.

Plusieurs facteurs sont à l’origine de leur pauvreté : l’augmentation rapide du nombre de familles monoparentales, une politique de l’emploi qui privilégie le travail masculin, parce que les hommes sont vus comme les soutiens de famille, au détriment du travail féminin traité comme accessoire, ou encore le développement de l’emploi précaire.

Ce n’est pas non plus un hasard si ce crime a eu lieu dans l’arrondissement de Kawasaki, dans la ville du même nom. C’est dans cet arrondissement qui fait partie de la zone industrielle qui s’étend de Tokyo à Yokohama que sont venues s’installer dès avant la guerre des personnes de multiples origines.

En mai dernier, dix hommes ont perdu la vie dans l’incendie de deux foyers d’hébergement de cet arrondissement. Ils étaient des travailleurs âgés démunis après avoir contribué à la croissance économique rapide connue par le Japon d’après-guerre, qui bénéficiaient de l’aide sociale. Cet établissement est situé non loin du quartier où « A » et ses complices, ainsi que leur victime, avaient l’habitude de traîner. Il faut aussi savoir que 5 % des résidents de l’arrondissement de Kawasaki n’ont pas la nationalité japonaise. Ce sont pour partie des oldcomers (Coréens du Japon ou autres personnes originaires d’anciennes colonies japonaises installées dans le pays depuis avant la guerre et leurs descendants), mais aussi des newcomers, c’est-à-dire des étrangers arrivés au Japon à partir des années 1980.

L’église catholique de Kaizuka, qui se trouve dans ce quartier, offre tous les dimanches après-midi une messe en langue anglaise, à laquelle assistent deux à trois cents étrangers, dont 80 % sont des femmes philippines. Arrivées au Japon entre la fin des années 80 et le début des années 90, avec des visas d’artistes professionnelles, elles se sont ensuite mariées avec des hommes japonais et ont ainsi obtenu le statut de conjoints de citoyens japonais. Lorsqu’on parle de « migrantes », le terme désigne particulièrement ces femmes de nationalité philippine, tout comme les mères des deux agresseurs d’Uemura Ryôta.

Ce meurtre a beaucoup affecté les mères philippines de l’arrondissement de Kawasaki. Voici ce que m’a confié l’une d’entre elles, Maria (prénom modifié), qui élève seule son fils de dix ans : « Ça a été un choc pour moi. Je bénéficie de l’aide sociale, mais j’ai toujours travaillé autant que je le pouvais, pour ne pas en dépendre. Après ce crime, cependant, j’ai décidé de moins travailler, afin de pouvoir dîner tous les jours avec mon fils, lui parler et vérifier qu’il a fait ses devoirs. J’ai raté l’éducation de mon aîné, mais je veux réussir celle de mon cadet. »

Les difficultés de Maria, très prise par son travail précaire et mal payé, sont identiques à celles des femmes japonaises qui élèvent seules leurs enfants.